Scarface à Kinshasa
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«CINEMAS D’AFRIQUE» • Au festival lausannois, qui débute ce soir, un film de gangsters sort du lot. Rencontre avec son réalisateur, Djo Munga.
Vitrine indispensable de cinématographies mal distribuées dans nos contrées, le Festival Cinémas d’Afrique investit jusqu’à dimanche le Casino de Montbenon, à Lausanne. La plus réjouissante des découvertes proposées par cette 7e édition est sans doute Viva Riva!, un premier film congolais – sacré par dix prix aux African Movie Awards! – qui mêle avec panache cinéma de genre et réalité documentaire. Entretien avec l’auteur de ce polar flamboyant, Djo Munga, à l’occasion de son passage à Locarno.
Viva Riva! évoque Scarface de Brian De Palma, les films de gangsters de Scorsese ou Tarantino. Des références pour vous?
Djo Munga: On me cite souvent ces cinéastes américains, que j’aime beaucoup, mais Sergio Leone m’a sans doute davantage influencé dans sa manière de détourner le genre du western. J’admire aussi le cinéma japonais, et c’est Chien enragé (1949) de Kurosawa qui m’a le plus inspiré, comme modèle de fiction inscrite dans un espace documentaire. A travers la quête d’un policier à la recherche de son revolver, qui lui a été volé, Kurosawa dévoile le Tokyo détruit de l’après-guerre. Je voulais réaliser un vrai film de genre, mais qui aurait en plus la force du réel. Je me suis dit: «Voilà la forme adéquate pour questionner les réalités du Congo d’une manière inédite.»
Le film donne-t-il une image réaliste de la situation actuelle au Congo?
Disons de la situation des quinze dernières années, car le pays a déjà beaucoup changé depuis le tournage du film en 2010. Viva Riva! raconte la fin du Zaïre – Riva est un personnage très zaïrois – et la naissance de la République démocratique du Congo, un jeune pays essayant de se construire sur ce qui a été détruit auparavant. Nos cinquante ans d’indépendance n’ont été qu’un prégénérique: aujourd’hui, nous avons enfin repris le contrôle de notre économie et nous mesurons le poids de l’histoire.
En quoi le personnage de Riva est-il très «zaïrois»?
Par son côté flamboyant. Parce que le pays est riche en minerais, les Zaïrois se croient au-dessus de tout, aimés du monde entier... Revenu d’Angola avec de l’argent, Riva se voit en prince de Kinshasa.
Représentez-vous une nouvelle génération de réalisateurs africains, plus influencés par les films de genre que par le cinéma d’auteur que vos aînés
ont pris pour modèle?
Beaucoup de jeunes cinéastes me disent avoir envie de suivre cette voie-là, on verra bien... Oui, mon film est aussi né en réaction aux effets pervers du cinéma d’auteur qui existait jusque-là, payé par des organismes occidentaux, qui y insufflent leur imaginaire malgré la démarche personnelle du cinéaste. Un film est toujours la rencontre entre les intentions de son auteur et celles de ses producteurs. Les Africains n’aimaient pas ce cinéma – parfois pour de mauvaises raisons, en passant à côté de très grands artistes. A l’inverse, le cinéma nigérian1 n’est peut-être pas d’une grande qualité, mais il a conquis le public et les imaginaires africains.
Je voulais faire un film qui s’adresse d’abord aux cinéphiles, tout en étant populaire. Je me suis souvenu de certains cinéastes hollywoodiens des années 1930-1940. Ces émigrés européens, qui devaient réaliser des films pour une foule pas plus éduquée que le public africain, ont tourné des divertissements intelligents et sophistiqués. J’ai donc décidé de m’attaquer à un genre dont les codes sont connus, et qui permet de développer une critique sociale en arrière-plan. Je pensais au public africain, mais ça a marché aussi ailleurs, où ces codes donnent accès à la réalité africaine.
Comme souvent dans les films de gangsters, Riva est un personnage ambigu...
L’action se déroulant à Kinshasa, les lignes sont un peu moins claires que dans un polar hollywoodien. On retrouve l’ambiguïté des films de Sergio Leone, où les méchants sont aussi sympathiques que les gentils. Au-delà des excès, de l’humour et de la distance qu’implique le genre, ces personnages sont aussi réalistes que le contexte dans lequel ils évoluent. Dans un environnement tellement délétère, impossible de rester tout blanc – si je puis me permettre! Même les institutions ecclésiastiques sont corrompues. En somme, le film dit que rien de bon ne sort de la misère.
Il y a aussi beaucoup de femmes fortes dans Viva Riva! – mais qui ne sont pas meilleures que les hommes, alors qu’elles incarnent souvent la «voix de la raison» dans les films africains.
Cette vision idéale de la femme africaine, immaculée et positive, relève du cliché. Ne voulant pas montrer «la» femme telle une bougie dans la nuit (rire), j’ai imaginé plusieurs personnages féminins très différents, en jouant aussi avec les archétypes du genre comme celui de la femme fatale.
Les scènes de sexe et de violence sont très explicites. Toujours par souci de réalisme?
Viva Riva! est un portrait de Kinshasa, et donc un film très kinois. La «kinoiserie» se caractérise par ce côté sans gêne, brutal, organique. C’est une culture très ouverte où les choses sont, comme on dit en anglais, in your face.
Monter un premier film au Congo, où aucune fiction n’a été tournée depuis La Vie est belle de Ngangura Dieudonné Mweze en 1987, représentait un sacré défi...
Il a surtout fallu faire admettre que le tournage aurait lieu à Kinshasa, que ce n’était pas trop dangereux. Ensuite, partir de zéro a pris du temps. J’ai commencé par organiser des ateliers de formation pour les techniciens, acteurs, assistants de production, etc. Les talents étaient là, mais il fallait qu’ils soient «utilisables» au cinéma.
Vous êtes rentré au Congo à 28 ans, après vos études en Belgique. Avec l’idée d’y tourner ce film?
Oui, je voulais travailler là-bas, parler de ce pays. C’était une évidence. Les gens de ma génération, nés dans les années 1970, sont partis en Occident pour apprendre et revenir ensuite.
- 1. Deuxième puissance cinématographique au monde depuis 2009, devant les Etats-Unis (Hollywood) et derrière l’Inde (Bollywood), le Nigéria (Nollywood) produit chaque année 2000 films tournés en vidéo.
Viva Riva! de Djo Munga, sa 25 à 14h et di 26 août à 13h, en présence de l’acteur principal Patsha Bay, au Festival Cinémas d’Afrique, 23 au 26 août, Cinémathèque suisse, Lausanne. Programme complet: www.cinemasdafrique.ch






