Dimanche, 19 mai 2013

Pétitions en ligne: faut-il cliquer?

MARDI 21 AOûT 2012

ACTIVISME • Décriées, souvent à juste titre, les pétitions en ligne atteignent pourtant parfois leur cible. Certains sites web sont même devenus très influents. Plongeon dans la jungle du «clictivisme».

«Changer le monde est à portée de souris!» Douce illusion? Souvent inondés par les sollicitations virtuelles, de nombreux citoyens dédaignent les pétitions reçues par e-mail ou sur Facebook. Certains militants et observateurs les considèrent même contre-productives. L’engagement superficiel sur internet se ferait aux dépens d’une mobilisation concrète sur le terrain, dans la rue, sur les lieux de travail, auprès de élus, seule à même de faire une différence. Pourtant, les responsables de certains sites internet dédiés aux pétitions en ligne prétendent avoir atteint des résultats extraordinaires. C’est le cas des deux plus gros d’entre eux, Avaaz et Change.org, le premier d’origine britannique, le second étasunien, qui ont chacun une équipe de plusieurs dizaines de salariés chargés de lancer et gérer les pétitions.

Complémentarité
«Victoire colossale dans le dossier des hôtels Hilton contre le trafic sexuel», trompette le site d’Avaaz, qui indique toutefois que l’ONG a dû menacer le PDG des hôtels Hilton d’une campagne publicitaire «coup de poing» dans sa ville natale pour que celui-ci accepte de signer un code de conduite contre le commerce du sexe. Autre triomphe: la campagne d’Avaaz contre le rachat de journaux britanniques par l’empire médiatique de Rupert Murdoch, au nom de la démocratie et de la liberté de l’information. Là aussi, quelques batailles ont été gagnées, mais pas uniquement grâce à la pétition. Diffusion d’informations détaillées, lobbyisme auprès des élus, actions de rue et campagne d’appels téléphoniques étaient au rendez-vous.
Ces cas d’école militent en faveur de la thèse selon laquelle la pétition s’avère surtout utile lorsqu’elle s’insère dans un dispositif militant plus large. Surtout, l’expérience d’Avaaz montre que le militantisme sur le web et l’engagement sur le terrain ne s’excluent pas nécessairement. Une étude fouillée à ce sujet a été menée en 2011 par un politologue, Henrik Serup Christensen, doctorant à l’université Abo Akademi à Turku, en Finlande. L’auteur conclut qu’il n’existe pas de données disponibles permettant de conclure ou non à l’efficacité des pétitions à elles seules. En revanche, le spécialiste affirme que la participation militante sur le web promeut légèrement la participation «dans la vraie vie». «Cela suggère que les craintes de voir les activités en ligne remplacer des formes plus traditionnelles et efficaces d’engagement ne sont pas fondées.» Au pire des cas, «le ‘clictivisme’ ne fait aucun mal», estime-t-il. «Même si les lettres de protestation en chaîne et le fait de joindre des groupes Facebook ne font pas davantage que conscientiser, ils font au moins cela.»

La jungle des pétitions
Conclusion: signer des pétitions en ligne, pourquoi pas, à condition de s’informer sur leurs auteurs, leurs intentions, leur sérieux, et le cadre plus large dans lequel elles s’insèrent. Car, en matière de pétitions, il y a vraiment de tout. «Halte à la prostitution des orangs-outans en Asie» a été signée plus de 20 000 fois sur le site de pétitions français Mesopinions.com. La cause animale y est particulièrement prisée. Près de 30 000 signatures pour le texte «Justice... Chien traîné sur 1 km par une voiture», dont on ne sait pourtant pas précisément ce qu’elle demande en faveur de ce boxer torturé par ses maîtres.
En raison du manque de contrôle sur certaines pages web, l’on y trouve bien sûr aussi des canulars, «Liberté pour Mymy la tueuse», et des offres douteuses, voire des arnaques, «Témoignages d’offres de prêt d’argent entre particuliers», sur le site suisse mapetition.ch.

Qu’ai-je signé?
Le danger est surtout de signer, considérant la facilité et la rapidité de la procédure, pour des causes dont on ne maîtrise pas les enjeux. Dans le monde de la politique internationale, le risque s’avère particulièrement élevé. Combien parmi les 800 000 signataires de la pétition en faveur d’une zone d’exclusion aérienne («no fly zone») en Libye savaient-ils que cette position renforçait la stratégie va-t-en guerre de plusieurs pays européens à la veille de l’intervention armée de l’OTAN dans ce pays? A priori, instaurer une telle zone pouvait passer pour une mesure pacifique...
Dans ce contexte, l’on pourrait être tenté d’orienter les «clictivistes» vers des organisations ayant fait leurs preuves: Amnesty international, Reporters sans frontières et la Déclaration de Berne, par exemple, qui ont toutes leurs propres pétitions sur leur site. Mais sont-elles elles-mêmes toujours exemptes de toute manipulation ou parti pris non clairement annoncé?

 

Des monstres de l’opinion publique sur internet

Le patron du site internet Change.org, Ben Rattray, fait partie de la liste des 100 personnes les plus influentes du monde établie par Time Magazine. Ce sésame lui a été attribué à la suite de la récolte de plus de 2,5 millions de signatures en faveur de l’inculpation du meurtrier d’un jeune noir américain de 17 ans, Trayvon Martin. Vraisemblablement, la question des pétitions en ligne ne laisse plus les pouvoirs constitués indifférents, qu’ils soient politiques ou économiques. Change.org est une entreprise d’origine étasunienne qui compte une centaine d’employés sur quatre continents. Elle est l’un des nouveaux «faiseurs d’opinion» aux Etats-Unis. Mais elle dispose aussi d’antennes dans près d’une vingtaine de pays et prévoit d’ouvrir des pages en chinois et en arabe, selon wikipédia.
Contrairement à de nombreuses autres entreprises ou ONG qui hébergent simplement des pétitions venant d’autres groupes ou individus, Change.org gère elle-même ses causes. Elle choisit les sujets, souvent à la demande de certains internautes ou groupes d’intérêt, et rédige souvent les textes. Une fois signés, elle les remet au destinataire prévu, qui peut être un élu, une administration, une entreprise, une personnalité, etc. Selon le quotidien français L’Express, elle traiterait plus d’un demi-millier de pétitions toutes les vingt-quatre heures. Plutôt de centre-gauche, elle se positionne au niveau national surtout sur des questions de santé publique, d’environnement, de protection de animaux, de droits de minorités, etc.

Mais son influence s’étend aussi sur le plan international. Le site n’a véritablement décollé qu’en 2010 lorsqu’une pétition d’une internaute sud-africaine contre les «viols correctifs» infligés aux lesbiennes de Soweto a récolté plus de 170 000 signatures, raconte L’Express. Actuellement, elle se prononce par exemple pour la libération des activistes russes Pussy Riot, qui viennent d’être condamnées, et pour le droit des femmes d’Arabie saoudite de conduire dans leur pays. En revanche, on ne trouve aucune pétition sur le site à propos d’interventions impérialistes des Etats-Unis à travers le monde et que peu de critiques sur les comportements souvent destructeurs de ses multinationales à l’étranger. La firme Apple est toutefois épinglée pour les conditions inhumaines dans lesquelles elle fait travailler ses employés en Chine. Rien non plus sur les revendications du mouvement Occupy Wall Street, le désarmement de la finance mondiale...

Le fait que Change.org soit une entreprise à but lucratif préoccupe certains milieux militants aux Etats-Unis. Le manque de transparence de ses comptes également. Sa nature la rend particulièrement vulnérable à des manipulations, voire à une prise de contrôle par des entreprises ou même par les pouvoirs publics... Sa consœur Avaaz, qui a atteint une taille comparable (15 millions de membres), semble donner l’exemple. Non seulement,elle dispose d’un statut d’ONG, elle mais s’impose désormais des garde-fous financiers très contraignants, informe The Guardian: depuis 2009, Avaaz n’accepte plus de dons de fondations ou d’entreprises (les contributions publiques étaient déjà exclues) ni de paiements supérieurs à 5000 francs. L’ONG a décidé de ne compter que sur la générosité de ses membres individuels. Une bonne manière de préserver son indépendance... L’antenne suisse d’Avaaz a mis en ligne une pétition pour rendre civilement et pénalement responsables les grandes entreprises basées en Suisse des atteintes et violations qu’elles ou leurs filiales commettent à l’étranger. CKR

Avaaz mouille sa chemise en pleine guerre civile

Depuis sa naissance en 2007, Avaaz (« la voix « en langue farsi) est devenu bien plus qu’un site de pétitions en ligne. Récemment, l’ONG a défrayé la chronique en Angleterre en raison de son engagement direct auprès des rebelles syriens. Fin février, une opération de sauvetage de quatre journalistes occidentaux en Syrie, coorganisée en sous-main par Avaaz, a tourné au drame puisque 13 insurgés locaux ont été tués dans l’opération. Cet événement a jeté des doutes sur les capacités d’une organisation si jeune et inexpérimentée à se lancer dans de telles manœuvres. Mais l’affaire en est restée là, car l’ONG n’avait pas de responsabilités directes dans l’opération.

Cet épisode a aussi mis en lumière l’ampleur et la qualité du travail mené par Avaaz sur le terrain depuis le début du soulèvement de la population syrienne. L’ONG a commencé par envoyer pour plusieurs centaines de milliers de dollars d’équipement sophistiqué de communication aux mouvements de protestation en Syrie, indique le quotidien The Guardian. Argent principalement récolté grâce à des dons reçus par l’intermédiaire de son site internet. Puis, l’organisation a mandaté des experts pour former les militants à cette technologie de pointe. Selon le quotidien britannique, les médias occidentaux doivent à Avaaz une bonne partie des images et des informations qui leur sont parvenues, d’autant qu’elle a également formé des citoyens au journalisme sur place et fait passer 34 reporters internationaux dans les zones en conflit. De surcroît, elle aurait permis l’acheminement vers les populations d’environ 2 millions de dollars de matériel sanitaire.

Intervenir de la sorte en pleine guerre civile, sans grande préparation, ouvre la porte aux critiques et à la manipulation. De même, rester les bras croisés suscite généralement la désapprobation. Pour sa part, l’anglo-canadien Ricken Patel, cofondateur et directeur d’Avaaz, dresse un bilan enthousiaste de ces opérations: «La communauté internationale a clairement manqué à son devoir d’agir et de soutenir le peuple syrien. Elle s’est contentée de discours. Nous avons donné un soutien et une assistance concrets», a-t-il déclaré au Guardian. Et leur site web a été un formidable outil pour réunir des fonds dans ce but. CKR

Vous devez être loggé pour poster des commentaires