Jeudi, 23 mai 2013

Des chèvres aux moules

SAMEDI 18 AOûT 2012

CIN-OPTIQUE

Dans la torpeur estivale, j’ai sursauté en lisant dans lemonde.fr et 20 Minutes que, dans leurs analyses des eaux côtières de l’Oregon, des chercheurs avaient trouvé des concentrations de caféine étonnamment élevées. Dans plusieurs endroits, les taux pouvaient atteindre 44,7 nanogrammes par litre et même 152,2 ng/l dans les estuaires des fleuves, alors que le seuil tolérable est estimé à 8,5 ng/l.

Le Marine Pollution Bulletin incrimine le mauvais filtrage des eaux usées dans les fosses septiques privées. Reste à se demander si (et pourquoi) l’on boit tellement plus de café en Oregon qu’ailleurs. Mais ce qui est grave pour les scientifiques, c’est que les écosystèmes marins réagissent à de tels taux de caféine, que les moules par exemple présentent des signes d’un stress important en produisant une hormone qui pourrait perturber leurs fonctions vitales. De là à limiter la consommation de café...

Ironie de l’histoire: si l’on en croit un conte des Mille et une Nuits, le café a été «découvert» par un berger qui, faisant paître ses chèvres dans les montagnes d’Arabie, avait remarqué l’excitation qui s’emparait d’elles lorsqu’elles avaient mangé les fruits rouges de petits arbustes. Des moines soufis auxquels il avait fait part de cette observation auraient alors décidé de cueillir ces baies, de les faire sécher et d’en faire une infusion qui les mit dans une agitation fébrile qu’ils interprétèrent comme une révélation divine. La légende veut en outre que Mahomet souffrant se soit vu offrir une semblable boisson par l’Ange Gabriel. Il appela «qah’wa’» ce breuvage lui aurait rendu force et santé.

Passionnante histoire que celle du café, même sans recours aux légendes: offert au XVIe siècle à Istamboul à des Européens par des Ottomans qui l’avaient eux-mêmes découvert en Egypte en 1517, ce breuvage connaît un succès immédiat et se répand dans toute l’Europe, faisant une bonne partie de la richesse de Venise! Entre son «entrée» officielle à la cour de Louis XIV en 1669 et les demandes d’excommunication par des religieux italiens qui voient en lui quelque diablerie, le café poursuit sa conquête du monde apportant malheurs (sa culture joue un rôle considérable dans la traite des esclaves) et plaisirs à ceux qui le boivent...

Et le cinéma dans tout cela? Curieusement, aucun film, à ma connaissance, ne s’est attaché explicitement à cette histoire du café. Plus étonnant si l’on songe à la généralisation de sa consommation, le café occupe fort peu de place dans les films. Ou plutôt, même omniprésent, il n’est qu’un signe du monde contemporain, comme les voitures, les cigarettes, les téléphones... Il peut certes remplir une fonction dramaturgique (dans The Big Heat de Fritz Lang, le méchant brûle le visage de Gloria Grahame en lui jetant le contenu d’une cafetière au visage, dans Notorious d’Hitchcock, le café permet de cacher le goût du somnifère qu’on veut faire boire à l’héroïne), mais seul Godard en fait un objet de réflexion: dans Une Femme est une Femme, le protagoniste se lance dans une vertigineuse réflexion philosophique (avec la voix de Godard en off) qui semble suscitée par une tasse de café que le cinéaste filme en plans de plus en plus rapprochés jusqu’à ce qu’elle occupe tout l’écran et se donne comme un univers noir et brun où glissent, se rejoignent, se séparent des bulles qui forment comme des constellations.
Moins sérieux, Jarmusch colle bout à bout 11 courts-métrages pour raconter 11 rencontres autour d’un café dans Coffee and Cigarettes. Le café comme la cigarette y sont prétextes à différents échanges plus ou moins drôles ou absurdes (on y parle de caféine et de nicotine, mais aussi du double d’Elvis Presley ou d’Abbott et Costello!). Mais surtout: le café permet un moment de pause, une parenthèse dans l’existence. D’où probablement le choix du court-métrage pour souligner la brièveté de ces pauses. Brièveté que radicalisent les 700 épisodes de la série télévisée Caméra café..

 

 

*Cinéphile

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