Jeudi, 23 mai 2013

«Rien n’est fait pour nous, dans ce monde»

SAMEDI 18 AOûT 2012

TRANSGENRES Tabou de la société, la transsexualité n’a pourtant rien d’une tare, comme l’explique Alicia Parel. Une étude montre cependant une forte discrimination au travail.

Alicia Parel est neuchâteloise et a 41 ans, ainsi que deux enfants. En 2008, après quarante ans passés dans la peau d’un homme hétérosexuel, elle a entamé les démarches pour changer de genre et est désormais une femme trans épanouie.

Depuis le mois d’août, elle est la secrétaire générale de l’association gay Pink Cross. Elle parle volontiers de son parcours de vie et des difficultés auxquelles doivent faire face les membres de cette communauté, espérant ainsi attirer l’attention du public sur le thème, encore tabou, des personnes transgenres. Le sujet ne concerne toutefois pas que cette minorité. Il pose des questions profondes sur notre société, sur la tolérance et sur les rapports de force archaïques qui y ont encore cours. La sortie récente d’une étude sur le taux de chômage au sein de la population transgenre (voir ci-dessous) était l’occasion d’organiser un entretien.

Plusieurs journaux ont parlé de votre nomination...

Oui, et c’est une très bonne chose. Beaucoup de journalistes ont souhaité faire des portraits, ce que je trouve positif; ils donnent une bonne image de nous et c’est le genre de choses qui fait du bien à voir, lorsque l’on est en transition (au moment où l’on a entamé le processus de changement de sexe, ndlr). Je veux montrer à tous que la vie continue, et que l’effort en vaut la peine tant il est plus confortable de vivre son genre ressenti plutôt que réel. Dans cette période, lorsque l’on trouve une personne à qui l’on peut s’identifier, cela vous saute au visage. C’est comme une bouée de sauvetage.

Cette transition est un moment particulièrement délicat dans la vie des personnes transgenres. Comment se déroule-t-elle?

Une fois que l’on a compris que ses attentes, ses envies, ne collent pas à son genre biologique, la première étape est d’aller chez un psy. Cette «case psy» est obligatoire et tout le processus en dépend. Nous passons quelques séances en évaluation, puis subissons une analyse plus poussée durant un an. Après seulement, si notre psychothérapeute donne son accord, nous voyons un endocrinologue. Après 15 à 24 mois d’hormonothérapie, on peut envisager la chirurgie. Le changement de nom et de sexe au niveau des documents officiels se fait en tout dernier lieu.

Au niveau des thérapeutes, comment vos demandes sont-elles accueillies?

Le problème réside dans le fait que nous sommes – toujours aujourd’hui – considérés comme des malades mentaux. Le DSM-IV (le «manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux», utilisé comme ouvrage de référence par la psychiatrie, ndlr) nous met dans cette catégorie, en tout cas. Et beaucoup de thérapeutes n’ont jamais vu de trans de leur vie. Alors ils essaient de les associer à des schizophrènes ou des personnes borderline. Forcément, ça ne nous simplifie pas le dialogue!

En outre, beaucoup de trans souffrent de dépression, qui est l’un des symptômes liés à la privation de son identité et à l’expression de son genre. Aussi les psychothérapeutes vont-ils se focaliser sur la dépression plutôt que sur ce qui est à l’origine du problème: le genre subi de la personne.

Les psys sont les «gardiens du temple». A tout moment, ils peuvent mettre fin à l’opération ou refuser que l’on passe aux étapes suivantes. Il faut alors tout recommencer à zéro. C’est pour ça que les noms des professionnels bienveillants s’échangent entre les personnes concernées.

Dans certains pays, certains exigent même un «test de vie réelle». C’est à dire que l’on exige de la personne qu’elle s’habille et vive selon le genre ressenti, même si aucune mesure modifiant le physique n’est entreprise. On teste la volonté de la personne dans les pires conditions de vie possibles, en l’obligeant par exemple à s’habiller en robe malgré une barbe naissante. Heureusement, peu de personnes le demandent en Suisse, mais la pratique a cours en Allemagne, en Autriche ou en France.

L’autre étape difficile réside dans le «coming out»?

Oui. C’est une démarche individuelle. Certains le font à la première pilule, d’autres aux premiers signes visibles. Comme on l’a démontré dans notre étude (voir ci-dessous, ndlr), le processus est très difficile au travail. J’ai eu de la chance, par rapport à ça. Mon patron avait 65 ans, mais il m’a fait un énorme sourire et m’a dit «ici, on est à Bâle, au XXIe siècle». D’autres n’ont pas cette sensibilité et vous regarderont comme si vous tombiez de la lune.

A vous entendre, la discrimination est omniprésente. N’avez-vous pas l’impression que, avec le temps, les gens sont plus sensibilisés?

L’acceptation s’arrête, même chez les jeunes, dès le moment où on s’embrasse. On entend toujours des discours d’un autre temps sur la communauté LGBT; que l’homosexualité chez les hommes est sale, qu’elle est inexistante chez les femmes et j’en passe. On n’arrive pas à surmonter la gêne.

Et, mis à part le partenariat enregistré qui nous permet de payer moins d’impôts et aussi d’aller voir son conjoint à l’hôpital, rien n’a été fait pour nous. On est parti du principe que le partenariat réglerait tout, mais il s’agit d’une fumisterie. Le sexisme règne et le problème principal de notre intégration à la communauté vient de là car rien n’est fait pour nous, dans ce monde.

Quand un couple d’homosexuels cherche un appartement, combien de fois seront-ils refusés, s’entendant dire «je ne veux pas de deux ‘pédés’ dans mon immeuble, parce que ça risque de faire partir les autres»?

Aujourd’hui, quel message voulez-vous faire passer?

Nous, les trans, sommes considérés comme un problème, et cela doit cesser. Nous sommes une chance, nous avons deux vies en une, on connaît les difficultés inhérentes aux deux genres. On pourrait avoir une position régulatrice et apaisante dans certains débats. Notre diversité est un bénéfice pour la  population, nous ne demandons qu’à ce que l’on nous le reconnaisse.

 

Discrimination au travail

Une étude sur la situation professionnelle des personnes transidentitaires vient de paraître. Menée par Transgender Network Switzerland (TGNS) au début de cette année, elle livre des observations alarmantes.

Relégation dans la hiérarchie, perte d’emploi et mobbing guettent les transgenres, particulièrement fragiles au moment de leur «coming out» et de leur transformation. L’étude montre que le taux de chômage de cette population atteint des sommets bien éloignés de la moyenne suisse; 20% des personnes transgenres seraient touchées, contre 3,4% pour la moyenne nationale.

«Nous avons mené cette enquête parce que nous nous posions la question de l’impact réel que peut avoir le changement de genre au travail», précise Alicia Parel, qui codirige TGNS en sus de son rôle chez Pink Cross. «On rencontre beaucoup de gens appartenant à cette population au chômage ou à l’assistance publique. Nous nous demandions si cela reflétait la réalité.» Ainsi est né un questionnaire, développé par Helena Jenzer, membre de l’association et doctorante à l’université de Berne.

Au final, 35 personnes ont répondu. Un chiffre faible, mais qui n’ôte rien à la qualité de l’étude, selon Alicia Parel. «La pyramide des âges et la parité sont représentatives de la population. Mais il faut avouer que les militants sont plus prompts à répondre. C’est très compliqué d’obtenir une masse critique de participants. Beaucoup anticipent la phobie à laquelle ils seront confrontés, ils ont peur de parler d’eux, d’être reconnus, même dans des questionnaires anonymes distribués par une association telle que la nôtre.» Signe que la peur de se faire remarquer accapare les transgenres.

 Pourtant, une énorme partie de la population serait concernée. «On estime qu’une personne sur mille en Suisse a une identité différente de son genre de naissance. Mais si l’on considère les gens qui se questionnent sur leur identité sexuelle, qui ne vivent pas en phase avec leur genre, on passe à une personne sur deux cents, voire sur cinquante.»

«Trois répondants affirment avoir grimpé dans leur hiérarchie professionnelle», indique le rapport. Ils sont bien plus nombreux à avoir en revanche descendu les échelons, puisque 16 d’entre eux auraient vécu une relégation. En outre, 9 personnes ont subi une baisse de salaire, évaluée entre 30 et 45%.

L’étude a mis en lumière plusieurs facteurs déterminants pour le maintien dans le monde du travail.

Un changement rapide et simple des papiers d’identité doublé d’un soutien à l’intérieur de l’entreprise et au domicile est d’une grande aide pour passer le cap de la transition. Le rapport précise que, dans une moindre mesure, la formation professionnelle, l’état de la transition et son sens ont un impact.

«Quant à l’importance du sens de la transition, on n’a pas trouvé de données particulières, mais c’est un sentiment partagé au sein de la communauté» précise Alicia Parel. Un homme trans (qui est passé du genre féminin au genre masculin, ndlr) aura moins de peine à se faire accepter. Un mâle qui change de genre, en revanche, ‘s’autodiscrimine’. Il passe volontairement vers un genre qui est déjà écrasé en général. Il appartient à la ‘classe dominante’ et ‘descend’ volontairement les échelons. Les autres s’engouffrent et profitent facilement de cette faiblesse. Tandis que, dans l’autre sens, la personne transgenre recevra un meilleur accueil, notamment par les hommes qui sont un peu plus solidaires.» LDT

Un problème de société

«A la base du problème, on trouve le sexisme.» Alicia Parel est catégorique quant aux maux qui minent la communauté LGBT. «On entend sans cesse des discours discriminants mais personne ne réagit. On tient même parfois des propos sexistes, transphobes ou homophobes sans le savoir. Et je suis bien placée pour en parler: pendant les quarante ans où j’ai été un homme hétéro, j’ai entendu les gens qui parlaient ainsi.»

Mais le sexisme n’est pas uniquement l’œuvre des machos et autres phallocrates, à en croire celle qui est aujourd’hui secrétaire de Pink Cross. Les règles non-dites, qui donnent lieu à une discrimination envers un genre donné, sont multiples et appliquées par tous les sexes. «Rappelons que, dans les années 1970, certaines féministes ont même écarté les trans loin de leurs rangs», précise-t-elle.

Dans ce débat, on en arrive assez vite à l’éducation sexuelle. Car une sensibilisation des plus jeunes à la question des genres, de son appartenance à l’un ou l’autre sexe, au ressenti d’une identité masculine ou féminine permettrait sans nul doute de parer au mal-être de beaucoup de personnes. Surtout, il deviendrait ainsi possible aux enfants et aux adolescents de réellement comprendre les enjeux et le mode de vie de la communauté LGBT, porte ouverte à davantage de compréhension.

«Nous voulons montrer qu’il n’y a rien d’’abominable’ là-dedans. Car, de la différence à l’infériorité, il n’y a qu’un pas, très vite franchi. Beaucoup de parents ont une position figée à ce propos. Nous devons donc offrir un environnement sain aux enfants, qui leur permette de décrypter cette problématique», indique Alicia Parel.

Le débat fait rage outre-Sarine, où le futur plan d’étude définit les objectifs en matière d’éducation sexuelle. Entre les partis de droite qui préféreraient les rendre facultatifs – voire les abolir complètement – et les associations LGBT militant pour une meilleure sensibilisation de la jeunesse à leur cause, les polémiques et procès d’intention vont bon train. «En tous les cas, une chose est claire: c’est la mission de l’école que de donner un apprentissage sur les notions de genre», martèle Alicia Parel. LDT

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