Mardi, 21 mai 2013

«C’est une période de défi historique»

SAMEDI 18 AOûT 2012

ÉTATS-UNIS • L’Eglise catholique accuse la principale association de religieuses de ne pas soutenir activement ses positions en matière de mariage homosexuel ou de sacerdoce.  Querelles de doctrine ou enjeux politiques?

Les dernières nouvelles des Etats-Unis, ce n’est pas seulement l’entrée en campagne de Paul Ryan, colistier du républicain Mitt Romney et adversaire du système d’assurance-maladie voulu par Barak Obama. C’est aussi le bras de fer engagé entre le Vatican – en collaboration avec la Conférence des évêques américains (USCCB) – et la principale association de religieuses, la LCWR. Si l’affaire ne fait pas grand bruit ici, il en va tout autrement outre-Atlantique, souligne Jérôme Anciberro, dans les colonnes du magazine français Témoignage chrétien. Car elle «menace tout simplement de faire exploser tout un pan de la vie religieuse catholique américaine».

Ce printemps, la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi (CDF) ouvrait les feux en déclarant que la situation doctrinale et pastorale actuelle de la LCWR faisait l’objet d’une «vive préoccupation». La CDF reproche à la Conférence des supérieures religieuses américaines, qui compte plus de 1500 membres représentant plus de 80% des 57 000 religieuses américaines, son «absence de soutien aux enseignements de l’Eglise sur l’ordination des femmes et sur l’homosexualité». Ainsi que son «silence concernant le droit à la vie de sa conception à la mort naturelle, une question qui fait partie du débat public animé sur l’avortement et l’euthanasie aux Etats-Unis». Tout en reconnaissant son engagement pour les pauvres, la CDF déplore que la LCWR ne défende pas la «conception biblique de la famille et de la sexualité», notamment à cause de l’influence de celle-ci sur les congrégations religieuses du monde entier.

Nouvelle inquisition?

«Surprise par la sévérité» du ton, rapporte l’agence américaine Catholic news service (CNS), la LCWR juge que l’évaluation a été lancée sur la base «d’accusations non fondées et d’un processus imparfait manquant de transparence». Sa réaction est ferme: «Nos principes ne souffrent pas de compromis.» La LCWR estime que «nous vivons une période de défi historique pour l’Eglise», rapporte l’agence Apic. Le Vatican a donc chargé l’archevêque de Seattle, Mgr Peter Sartain, de pourvoir «à l’étude, au conseil et à l’approbation, lorsque cela est nécessaire, du travail de la LCWR». Son cahier des charges prévoit la révision des statuts, des programmes et du déroulement des assemblées générales de la LCWR ainsi que le lancement d’un programme de formation continue pour les religieuses.

Sur le site NSAE (Nous sommes aussi l’Eglise), la philosophe et théologienne brésilienne Irene Gebara s’irrite de ce qu’elle qualifie de nouvelle forme d’inquisition: «Que penser de ce traitement administrativo-punitif à partir duquel on nomme un archevêque pour réviser, orienter et approuver les décisions prises par la Conférence des religieuses – comme si nous étions incapables de discernement et de lucidité. Serions-nous une entreprise capitaliste multinationale dans laquelle nos ‘produits’ devraient obéir aux diktats d’une ligne de production unique?» Le Nun Justice Project, une coalition d’associations progressistes catholiques, lui, a lancé une initiative de soutien qui récolte pour l’heure quelque 60 000 signatures. L’archevêque américain Peter Paul Brennan n’hésite pas à qualifier la LCWR de «colonne vertébrale» de l’église nord-américaine. «Ces nonnes accomplissent le même travail que les diacres: ordonnez-les plutôt que de les inciter à quitter l’Eglise», lance son  commentaire à lire sur le site de l’initiative. Il s’en prend à l’aveuglement du Vatican concernant le manque de prêtres et le rôle joué par les femmes dans l’Eglise, et conclut: «Ces attaques sont basses et obscènes.»

Tutelle épiscopale

La CDF s’en prend aussi au «féminisme radical» de la LCWR. «Des pans entiers de l’Eglise elle-même ont des interrogations légitimes et veulent continuer à parler de la place des femmes dans l’Eglise et de l’égalité légitime entre les femmes et les hommes», réplique Sœur Farrell, présidente sortante de la LCWR, dans un entretien donné au Comité français de la jupe. «Si cela s’appelle du féminisme radical, alors un grand nombre d’hommes et de femmes dans l’Eglise, bien au-delà de nos réseaux, en sont coupables», ajoute la conseillère active au Conseil général de l’ordre des Sœurs de St-François, en Iowa. Le Comité de la jupe soutient les religieuses américaines «dans leur refus d’être traitées par le Vatican comme des enfants inconscientes». De par leur connaissance de certaines réalités actuelles, celles vécues par les plus pauvres en particulier, le comité considère que les nonnes «apportent plus à l’Eglise de notre temps que de vaines querelles doctrinales aux relents de censure».

Fiers ou contrits?

Comme le rapporte Catholic News Service, les sœurs reconnaissent se trouver à un carrefour entre fidélité à leurs principes, désir d’apaiser les tensions et perspective de scission ecclésiale. Les dirigeantes de la LCWR ont donc commencé à discuter avec Mgr Sartain, qui affirmait dimanche que le Saint-Siège et les évêques américains sont «fiers de la contribution apportée par les religieuses à la nation américaine, grâce à leur travail social, pastoral et spirituel, particulièrement dans le domaine de la santé, de l’éducation et auprès des couches marginalisées de la population».

C’est que les enjeux catholiques ne sont pas que doctrinaux. Témoignage chrétien le rappelle: le dernier prix décerné par la LCWR à une religieuse dont l’engagement reflète particulièrement celui de la Conférence est revenu à Carol Keehan. Or, la lauréate, présidente de la Catholic Health Association (Association catholique pour la santé), à laquelle sont affiliés quelque 650 hôpitaux américains, s’est résolument engagée en faveur de la réforme de l’assurance-maladie menée par Barack Obama, ce qui la met en porte-à-faux avec l’épiscopat américain qui reproche le soutien à la contraception et à l’avortement.

La LCWR espère pouvoir continuer à représenter officiellement les religieuses et à faire entendre la voix des femmes et des laïcs. Le dialogue sera poursuivi aussi longtemps que nécessaire, mais «reconsidéré si la LCWR est obligée de compromettre l’intégrité de sa mission», avertit Pat Farell.

 

Avec Apic

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