Vendredi, 24 mai 2013

«Voix d’exils», bien davantage qu’un programme d’occupation

VENDREDI 17 AOûT 2012

VIVRE ENSEMBLE (VI) • Journal en ligne, «Voix d’exils» est un canal d’expression libre qui crée du lien entre les personnes migrantes et avec la société suisse.

«Voix d’exils est un petit, mais un vrai journal», résume Roland, avec la conviction de l’expérience. Depuis 2010, ce média web «donne de la voix aux sans voix». Ecrits et réalisations – le site héberge aussi des productions multimédias – sont l’œuvre de demandeurs d’asile en programme d’occupation. Tout à la fois blog et média, il facilite l’échange avec d’autres personnes requérant l’asile autant qu’avec les pays d’origine. «C’est surtout un moyen de se faire entendre par la société suisse», insiste Kote, un second
participant.
Après une première existence sous forme d’un journal papier (lire ci-dessus), depuis 2010, c’est uniquement via le Net que se poursuit le projet dans les cantons de Vaud, de Neuchâtel et du Valais. Les contributeurs sont journalistes, de formation ou non, universitaires souvent. Mais, selon Omar Odermatt, responsable du programme, un des meilleurs rédacteurs était mécanicien.
Au sein de la rédaction vaudoise, les contributeurs se rencontrent, projettent, débattent, enquêtent, rédigent et publient. La rédaction est abonnée aux quotidiens romands qui sont consultés autant que les sites d’information internationaux. «Je ne suis pas journaliste et je ne le deviendrai pas, mais désormais je m’intéresse beaucoup plus qu’avant à l’actualité», tient à mentionner Louvain, un bénéficiaire du programme qui travaillait dans la gestion financière.
«Constructif» est le mot d’ordre de la ligne éditoriale. «Les séances de rédactions sont des moments intenses», et même si «les initiatives sont prises par les participants qui sont très libres, les sujets sont choisis avec moi», précise Omar Odermatt. Dans cette activité, ce dernier s’envisage «davantage médiateur que rédacteur en chef».

Tisser des liens et s’acclimater
Ecrire et dialoguer sur le support en ligne, c’est d’une part l’occasion de «casser les préjugés et d’affirmer que notre situation n’est pas un choix». D’autre part, c’est le moyen de «communiquer des informations à d’autres requérants qui peuvent manquer de repères pour savoir se débrouiller en Suisse», indique Kote.
Le responsable du programme explique que le site du journal est la page d’accueil de tous les relais internet auxquels les requérants ont accès dans les centres et foyers. Tous ne parlent pas français, naturellement, mais la visibilité immédiate du site est l’occasion d’échanges et de discussions au sein des lieux d’hébergement.
Louvain précise que l’expérience de l’échange est aussi très forte sur le terrain. «Faire des reportages pour des articles m’a donné le courage d’aller vers les gens que je ne connais pas et travailler pour le journal me procure une légitimité pour les approcher.»
Roland cite l’exemple de ses articles sur la panne d’électricité qui a paralysé le foyer de Crissier (VD) durant deux jours. Ils ont eu un triple impact. Les personnes ayant subi de gros désagréments se sont senties écoutées; les habitants du centre ont été dédommagés pour les aliments perdus; et ils ont permis à certains de comprendre que même pour eux il était possible de manifester leur désaccord dans une situation injuste.
Les participants disent tous que s’investir dans le programme permet «d’oublier un moment» ce statut d’exilé de chez soi, d’assisté et de précarité absolue face au futur. «C’est bien sûr la possibilité d’avoir une occupation et de sortir des foyers d’hébergement», souligne Kote, avant d’ajouter: «Au centre, je commençais à perdre la tête, j’ai eu peur de craquer.» Roland, journaliste pendant plus de onze ans au Cameroun, confirme que c’est aussi psychologiquement important pour lui. A la suite de son expérience traumatisante de la torture qui a modifié sa personnalité, c’est «une thérapie massive qui me force à retrouver de l’objectivité», confie-t-il.

Sans angélisme ni idéalisme
Avoir une activité qui s’apparente à un travail est certes positif, mais, sans angélisme ni idéalisme, les participants l’envisagent surtout comme une vraie opportunité de créer du lien. Après avoir été traductrice dans le cadre d’un autre programme qu’elle regrettait de devoir quitter – ils sont limités dans le temps –, Gloria a vite été convaincue après sa première enquête de terrain pour le journal.
Afin de pouvoir bénéficier du programme, il faut être requérant d’asile pris en charge par les institutions d’accueil cantonales. Même si des articles ont été traduits en arabe, notamment, et que des échanges se poursuivent en anglais, avoir un bon niveau de français est une exigence de base.
Pour des raisons de sécurité liées aux motifs de leur demande d’asile en Suisse, les migrants adoptent un pseudonyme. Mais celui-ci est aussi le moyen d’une expression débridée sur les expériences de la migration forcée autant que sur l’accueil et les conditions de vie en Suisse.

Un programme qui roule
En moyenne, les trois rédactions de Renens (VD), de Couvet (NE) et de Vétroz (VS) occupent une vingtaine de personnes qui alimentent les pages du journal et du blog.
Omar Odermatt se dit globalement très satisfait: «Le courant passe bien, il n’y a pas de débordement.» Seul un problème de plagiat a nécessité le renvoi de la personne qui l’a commis, mentionne-t-il à regret.
Le coordinateur des rédactions ambitionne un rythme de croisière d’un article publié par semaine. Il se félicite des initiatives des participants. Ils ont «carrément tourné, monté et mis en ligne un premier petit film». Par ailleurs, un article, traduit en tamoul puis édité sur le site d’une association au Sri Lanka, a suscité de nombreuses réactions et échanges par-delà les frontières. I

http://voixdexils.ch

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