Le premier devoir du prolétariat
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DES HISTOIRES ÉDIFIANTES
Ils étaient quinze délégués et deux fois autant de compagnes et de compagnons, ceux qui fondèrent à St-Imier, en septembre 1872, l’Internationale antiautoritaire. Nous étions trois mille, ces jours derniers, à revisiter le berceau du mouvement anarchiste.
En 1872, après l’expulsion de Bakounine et de James Guillaume de l’Association internationale des travailleurs, la «minorité» convoque à la hâte un congrès à St-Imier. Mais ce n’est pas un congrès anarchiste: les Espagnols, quelques Italiens l’auraient bien voulu, les autres tiennent à garder le contact avec les autres collectivistes, fédéralistes, opposants au Comité central de l’AIT.
La bourgade de St-Imier est le berceau du mouvement anarchiste, mais il a fallu plusieurs années, de 1872 à 1878 au moins, pour que l’enfant prenne une identité forte, claire, décisive. Une fois qu’on a fièrement déclaré «que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat», on n’est pas nécessairement anarchiste: on crée une organisation fondée sur les principes de l’autonomie et du fédéralisme, voilà tout, voilà beaucoup.
Cinquante ans plus tard, le congrès de 1872 a été commémoré à Bienne et à St-Imier par des meetings et des conférences. A cette occasion, l’historien de l’anarchisme Max Nettlau suggérait: «Si jamais une vraie Internationale renaît, elle ne sera pas le résultat des efforts de cette diplomatie du prolétariat – mot employé par Engels dans une lettre à Marx – qui s’est complètement assimilée à la diplomatie officielle et arrive aussi peu, par ses nombreuses conférences, à replâtrer les Internationales 2, 2 1/2 et 3 [les Internationales socialistes et communiste] que l’autre [la Société des Nations] arrive à replâtrer cette pauvre Europe.
»Si l’on veut tâcher de profiter des enseignements de St-Imier en 1872, on pourrait essayer de rétablir une vraie Internationale sur cette base:
- Solidarité dans la lutte économique contre le capitalisme;
- Solidarité dans la lutte contre l’autorité, l’Etat;
- Solidarité dans le rejet absolu de la guerre et des oppressions nationalistes;
- Autonomie complète sur le terrain des idées et de la tactique, ce qui implique la non-intervention dans les affaires des autres et le rejet de tout monopole et de toute dictature.»
En août 2012, nous avons été trois mille personnes de tous âges, de toutes origines et de toutes cultures à essayer, quatre jours durant, de vivre l’anarchie. En musique, en paroles, en écrits, bien sûr; à la pluche, aux balais, aux fourneaux; en marchant sur les traces de nos ancêtres, avec nos contemporains. Sans dieux ni maîtres, sans obligations ni sanctions, sans aucune censure. Sans même un service d’ordre: ce sont les volontaires de la «sérénité» qui, aux petites heures de la nuit, calmaient les derniers fêtards, qui veillaient sur le millier d’habitant-e-s du camping sommairement installé sur les hauteurs, qui apaisaient les rares débordements.
Bien sûr, il y a eu quelques tensions, quelques défaillances, comme l’a souligné mardi (un peu lourdement!) Le Courrier. Pour construire un monde nouveau, quatre jours ne suffisent pas, ni six ans; la révolution n’est pas une épiphanie. Nous avons vécu cette rencontre avec nos différences, nos convictions, voire nos préjugés et nos inimitiés. Les valeurs que Max Nettlau mettaient en avant, la solidarité et l’autonomie, s’apprennent dans la pratique militante, dans les relations quotidiennes, dans la vie qui continue après la rencontre internationale anarchiste de St-Imier.
*Coordinatrice du Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA), Lausanne.





