L’été Merck Serono
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PAGE DE DROITE
Entre le vacarme assourdissant des Jeux olympiques, la ritournelle bien rôdée des festivals, les séries télévisées et la énième rediffusion de La Marquise des Anges qu’on ressort des cartons, les rengaines formatées des DJ et quelques coups de canon syriens, on a failli oublier que l’un des événements marquants de l’été 2012 aura été celui de la lutte des employés genevois de Merck Serono pour trouver une issue digne au licenciement cynique dont ils ont été les victimes.
Je dois dire que ce combat force le respect: arracher un accord, même imparfait, après quatre mois de combat, dont un quand le reste du monde se masse sur les plages, relève d’un courage et d’une force de caractère au moins aussi admirables que ceux des athlètes olympiques. Et cela d’autant plus que les chances de gagner étaient quasi nulles dès le départ. Car les dés étaient pipés.
Contrairement au cas de Novartis à Nyon, les employés de Merck Serono, les syndicats et même les pouvoirs publics n’avaient aucun moyen de pression sur l’employeur. Barricadée dans sa forteresse de Darmstadt, appuyée par toutes ses troupes allemandes qui faisaient bloc derrière elle par peur de devoir elle aussi payer la casse, la direction de Merck Serono n’avait qu’à attendre patiemment. Et comme elle avait de toute façon décidé de fermer son site genevois, l’arrêt de la production à Genève, la grève, l’indignation médiatique et les pressions politiques locales ne pouvaient avoir aucune prise sur elle. Dans ces conditions, refuser de s’avouer vaincu est déjà une marque d’honneur, et arracher des concessions, mêmes modestes, un exploit. Première leçon.
Seconde leçon: Genève peut tirer des enseignements utiles de ce conflit. J’en vois au moins deux. Le premier est que les bases de la prospérité économiques reposent non seulement sur une économie diversifiée mais aussi ancrée localement. Une trop grande dépendance à la finance, au trading, à l’horlogerie ou n’importe quel autre secteur se paie tôt ou tard, tout comme l’hypertrophie des services au détriment de l’industrie. Or Genève, dans son histoire, a toujours privilégié la finance sur l’industrie. Le capital était là, mais il ne s’est jamais investi dans le développement industriel local. Et les industriels locaux, à part ceux du bâtiment, n’ont jamais constitué un lobby puissant, contrairement à Bâle et à Zurich. Quand la base est large, il y a toujours quelqu’un pour reprendre le voisin en difficulté. Il y a donc un effort à faire de ce côté-là.
Il faut en outre que les entreprises soient ancrées localement. L’une des grandes sources de vulnérabilité de Genève – mais qui fait aussi sa force, soyons juste –, c’est qu’elle dépend très largement de secteurs économiques qui n’ont que peu de racines locales. Les sociétés multinationales et la Genève internationale, qui génèrent une part appréciable du produit cantonal brut, en sont un bon exemple. Une fois cédée à Merck, Serono est devenue une entreprise hors sol, à la merci du moindre caprice de son nouveau propriétaire. Quant à l’ancien propriétaire, qui a empoché les 16 milliards de la revente, il s’est aussitôt désintéressé des affaires locales, comme l’a montré son indifférence, totale jusqu’ici, au sort de ses anciens collaborateurs.
Le dernier enseignement qu’on peut tirer de ce drame est qu’on peut toujours rebondir en mobilisant ses ressources internes. Après des débuts laborieux, la task force mise en place par le canton avec le soutien de la Confédération a fait ses preuves. Nul ne sait encore ce que donnera le nouveau pôle d’innovation biotechnologique. Mais des portes se sont ouvertes, des pistes prometteuses ont été explorées, des énergies et des capitaux ont été investis. L’avenir n’est pas totalement bouché, et c’est ce qui compte. Compter sur ses propres forces, garder sa confiance en soi, même quand le combat est inégal et qu’on parait ridicule face aux Goliaths mondialisés, est une tactique, mieux: une stratégie payante.
Bravo et bon courage donc à celles et à ceux qui se sont battus et qui ont osé se lancer dans cette nouvelle aventure.
*Directeur exécutif du Club suisse de la presse.





