Lutte des Merck Serono: l’heure d’un premier bilan à chaud
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GENÈVE • La mobilisation des employés de Merck Serono a débouché sur un accord
qui clôt cette phase de lutte. Que restera-t-il de ce mouvement exemplaire?
Le combat des Merck Serono est loin d’être fini. Mardi, une assemblée des travailleurs de l’entreprise s’est réunie en commission du personnel. Notamment pour lancer le processus formel de l’élection d’une commission du personnel, qui a été décidée lors de la procédure de conciliation qui s’est tenue sous l’égide de l’Office cantonal de l’inspection et des relations de travail (OCIRT). Jusqu’à présent, la direction de l’entreprise ne reconnaissait qu’une représentativité restreinte aux délégués tels qu’élus lors des assemblées générales.
Cela va donc changer d’ici à quelques semaines – le vote sera terminé la semaine prochaine –, charge à cette nouvelle équipe de veiller au grain sur le suivi des mesures d’accompagnement promises par la direction de l’entreprise et de tenter d’œuvrer en faveur du futur institut de biotech qui pourrait être créé pour pallier le départ de Merck Serono.
Reste que la phase de lutte qui durait depuis quatre mois s’est achevée avec l’accord voté le 9 août. L’occasion, donc, de tirer un bilan de ce mouvement social avec Alessandro Pelizzari, secrétaire régional d’Unia, et Hubert Godinot, l’un des représentants du personnel.
Quelle est votre lecture de l’accord passé avec la direction?
Hubert Godinot: Je ne pense pas qu’on aurait pu obtenir beaucoup plus. A deux reprises, nous sommes parvenus à arracher des petites avancées à la direction: la première sous la poussée du mouvement de grève du personnel, qui a entraîné la procédure de conciliation à la CRCT, et la seconde fois, car le Conseil d’Etat a haussé le ton et que l’entreprise ne voulait pas se fâcher avec lui.
Alessandro Pelizzari: Au départ, personne n’aurait pensé que le personnel parviendrait à un tel degré de mobilisation – cinq jours de grève ce n’est pas rien – et, partant, à ce résultat. Il faut garder à l’esprit que le cadre légal et politique nous était défavorable. Et nous avons également buté sur un manque de solidarité de la part de nos homologues allemands, qui raisonnent dans un cadre étroitement national et presque corporatiste.
Ce sont deux aspects sur lesquels il faudra travailler: changer ce cadre légal au niveau cantonal – nous examinons si quelques brèches pourraient être exploitées – et fédéral. Cette nécessité de modifier le Code des obligations a d’ailleurs été exprimée avec force par le personnel, qui a lancé un appel dans ce sens. Et au niveau européen, si nous ne parvenons pas à tisser des solidarités entre travailleurs, la bataille sera perdue.
Aurait-il été possible de radicaliser le mouvement pour arracher des concessions plus importantes?
HG: Je ne le pense pas. Tout d’abord, nous n’avions guère de leviers pour exercer des pressions. Une fois que la direction avait pris la décision de fermer, elle aurait au plus pu hâter sa décision en cas de grève généralisée. Ceux qui pensent que certains projets auraient pu être bloqués se trompent: tout est très documenté dans ce domaine, les serveurs critiques avaient d’ailleurs été rapatriés à Darmstadt. Enfin, je pense qu’au sein du personnel cela n’aurait pas passé. Pour quelqu’un qui travaille dans la recherche, bloquer un projet est contraire à la déontologie; quand vous travaillez sur les possibles effets secondaires d’un médicament déjà commercialisé, tout retard peut impliquer des vies perdues.
AP: C’est un débat qui traverse le monde syndical: faut-il mener des luttes majoritaires ou minoritaires. Dans ce cas d’école, je pense également que notre marge de manœuvre ne le permettait pas.
Avec cet accord, vous avez obtenu de petites concessions mais perdu sur le fond...
HG: Nous avons effectivement perdu: Merck Serono va fermer. Mais nous n’avons pas perdu la face, nous sommes restés debout, nous avons résisté et nous avons obtenu quelques concessions. C’est à la fois peu et beaucoup. Cette question de dignité est cruciale pour tout le monde. Tous ceux qui ont participé à cette lutte, quel que soit leur avenir, pourront s’appuyer sur cette histoire pour leur avenir personnel et même professionnel. Ils ne verront plus la vie comme avant. Des gens qui n’auraient jamais imaginé se syndicaliser il y a encore quelques mois ont compris l’importance du collectif.
AP: Au-delà de l’aspect humain de cette aventure, qui compte énormément, syndicalement, il y aura clairement un avant et un après Merck Serono. Nous avons découvert un monde que nous ne connaissions pas bien, nous avons dû nous y adapter et adopter un processus très participatif. On ne conduit pas un mouvement social de la même manière dans le bâtiment ou dans la pharma.
Et cela n’est pas passé inaperçu. Depuis, Unia a été contacté par de nombreuses personnes issues de professions que nous n’imaginions même pas approcher. Nous avons reçu une demande de soutien d’employés d’une banque privée qui sont en train de se structurer en association du personnel et qui avaient besoin de conseils.
Quel va être l’avenir des Merck Serono?
HG: Nous allons déjà nous organiser pour veiller à ce que l’accord soit bien respecté. Il y a un gros besoin pour aider les gens à retrouver des emplois. Les promesses de replacement sur d’autres sites sont souvent problématiques. Les gens se méfient. Pour l’instant, peu de personnes – un peu plus d’une dizaine – ont accepté de partir à Darmstadt. Elles n’ont pas envie d’être dans la prochaine charrette. Ceux et celles qui
le peuvent saisissent d’autres opportunités.
AP: Et la question du futur institut de recherche appliquée en biotechnologies est bien sûr cruciale. Dans le monde de la recherche à Genève, on estime qu’il y a un vrai besoin pour un tel lieu. Ce sera l’occasion de tester la solidité des soutiens qui se sont manifestés lors de ce mouvement. Car il faudra bien sûr prévoir un financement public pour un tel lieu. Ce sera bien une question de choix politiques. Nous n’accepterons pas que certains se cachent derrière l’argument de l’austérité budgétaire. Et nous serons très attentifs au volet foncier de ce dossier. Il n’est pas question que l’on brade ce lieu. Nous craignons que Merck Serono tente de le vendre pour y accueillir des activités du tertiaire. Ce qui n’est pas sa vocation. I





