Mardi, 21 mai 2013

Un chasseur chassé

DIMANCHE 19 AOûT 2012
Dans le thriller norvégien «Headhunters», un petit voleur de tableaux (Aksel Hennie) tombe sur plus coriace que lui.
ELITE FILM

CINÉMA Thriller norvégien au scénario à tiroirs sur le thème de la manipulation, «Headhunters» varie les registres avec une redoutable efficacité.

Entre deux blockbusters ou films d’animation, la période estivale réserve parfois quelques surprises – quand les distributeurs en profitent pour vider leurs tiroirs. Prix du jury au Festival du film policier de Beaune mais resté inédit depuis sa projection sur la Piazza Grande de Locarno en 2011, Headhunters aurait sans doute passé aux oubliettes s’il n’avait pas trouvé sa place dans le cycle de polars des Cinémas du Grütli à Genève et depuis mercredi sur l’écran du Bellevaux à Lausanne. Et ce thriller norvégien, aussi roublard qu’haletant, méritait bien une sortie en salles.

S’il s’agit d’une nouvelle adaptation d’un best-seller de la littérature policière scandinave (Chasseurs de têtes de Jo Nesbo, paru en français dans la Série noire de Gallimard en 2009), la comparaison avec la trilogie Millénium d’après Stieg Larsson s’arrête là. Celle-ci s’inscrivait dans un genre, alors que Headhunters en joue; elle nous assommait d’une noirceur sans rémission, tandis que le film de Morten Tyldum lorgne vers la comédie – avec un humour «à froid» très nordique, qui évoque aussi celui des frères Coen (avec son personnage de loser dépassé par les événements).

ANTI-HÉROS COMPLEXÉ

Fort d’un scénario qui mêle très habilement manipulation, espionnage industriel, chasse à l’homme et intrigue sentimentale, Headhunters se distingue par un mélange des genres déroutant, où tous les clichés sont détournés. A commencer, dès le générique, par celui du gentleman-cambrioleur. Sur des gros plans détaillant ses gestes précis de «professionnel», un voleur de tableaux livre en voix off les secrets de sa méthode. Or l’homme qu’on découvre ensuite n’a rien d’Arsène Lupin: blondinet de 1m68, Roger Brown (Aksel Hennie) a le visage pâle et dépité de Steve Buscemi, et ne vole que pour offrir un train de vie élevé à une épouse trop belle pour lui!

Recruteur hors pair pour le compte de grandes entreprises, ce gringalet complexé prend sa revanche au bureau. A la recherche du futur manager d’une société spécialisée dans l’armement, il rencontre le candidat idéal en la personne de Clas Greve. Un bellâtre aussi très intéressé par sa femme, alors que Brown convoite pour sa part son Rubens, qui lui assurerait une retraite confortable et un mariage sans nuages. Ce dernier coup s’annonce bien entendu très risqué, d’autant que l’homme d’affaires est un ancien mercenaire, expert en techniques de traque...

DE CHARYBDE EN SCYLLA

On le devine avec délectation, s’attaquant à bien plus coriace que lui, le chasseur (de têtes) sera bientôt chassé à son tour. Le film, qui débutait comme un polar élégant sur le modèle de L’Affaire Thomas Crown, bascule alors dans un tout autre registre – proche du survival! Démasqué, embarqué dans une cavale trépidante et meurtrière, le petit escroc tombe de haut... tout en se découvrant une aptitude insoupçonnée à la survie en milieu hostile. C’est par l’image que le cinéaste décrit le mieux son parcours. Des décors au luxe épuré, lumineux et aseptisés, de sa villa ou de son bureau, on passe à l’obscurité primale de la forêt, aux souillures du sang et de la merde – le pathétique Brown s’y retrouvant, littéralement, jusqu’au cou (et même au-delà).

Mais ce n’est qu’après un ultime rebondissement qu’il mesure enfin l’ampleur de sa déconfiture, en mettant à jour une formidable machination. Et le film d’abattre ainsi sa dernière carte, sur le thème de la manipulation – dans la lignée de La Prisonnière espagnole de David Mamet ou du Cypher de Vincenzo Natali, en moins vertigineux tout de même. Cela dit, l’enjeu reste avant tout sentimental: va-t-il y perdre l’amour de son épouse, ou pire, serait-elle complice de ce traquenard?

Variation rusée sur les sous-genres du polar, Headhunters s’insère donc à merveille dans le panorama mondial proposé par les Cinémas du Grütli. Sa plus belle réussite consiste toutefois à concilier l’efficacité sans temps mort du thriller, un sens joliment grinçant du grotesque et un suspense amoureux. Pas mal pour un petit film de genre sans prétentions.

 

Cycle. «Le monde est un thriller», jusqu’au 28 août, Cinémas du Grütli, Maison des Arts du Grütli, 16 rue Gén.-Dufour, Genève, tél. 022 320 78 78, www.cinemas-du-grutli.ch

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