Jonathan Capdevielle, Monstre artiste
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FESTIVAL Au far°, à Nyon, il incarne un jeune tueur dans «Jerk», ode macabre pour marionnettes. Avant de ficeler de toutes pièces l’univers fantomatique de «Spring Rolle», à voir dès ce soir.
Dans la brume du Léman, des créatures abyssales surgissent des eaux rouges oxydées, se dirigeant droit vers la forteresse où les Mystiques ont trouvé refuge: un univers à la Dark Crystal, regorgeant d’une plastique marionnettique, qui happe l’artiste depuis l’enfance. C’est pourtant face à un lac placide qu’on rencontre Jonathan Capdevielle au Casino-Théâtre de Rolle, où il peaufine sa création Spring Rolle, présentée ce soir au festival des arts vivants de Nyon. Marionnettiste, comédien, chanteur, metteur en scène et ventriloque, il n’a rien de ténébreux, de gothique ni d’horrifique. Encore moins de psychotique et de sombre, comme le personnage de Jerk, qu’il interprétera le lendemain au far°. Sa bonhomie inspire son entourage, que la facette teenage amuse.
Pour l’artiste français, 36 ans, la musique se cantonne à la pop et à Madonna, dont il est un fan inconditionnel – jusqu’à l’album Music (!). On s’étonne qu’il ait attendu la trentaine pour découvrir sur scène «la grande conne de [s]on adolescence à Tarbes». Les boîtes de nuit habillent alors les soirées d’un danseur hors pair qui «se déhanche comme une fille en épatant plus d’un mec». A un moment, il s’est rêvé en femme, avoue cet enfant de la télé. A l’abri des regards, à 12 ans, il fantasmait sur Wonder Woman, piquant les bottes de sa sœur. Mais le travestissement, il ne l’a jamais osé en public. Jusqu’à Adishatz, son premier projet personnel en 2009. «Une pièce écrite dans ma mémoire, qui a la capacité de se réinventer, sur la façon dont je me suis construit depuis mes 14 ans.»
Souvenir commotionné
Cette pièce-là balaye les démons de l’adolescence, ses disparus. Un hommage à la famille qui comble les non-dits avec le père. Les vides, aussi, d’une fratrie où la solitude et les drames pèsent lourd derrière le regard azur de Capdevielle, même s’il faisait le clown en cours, imitant les profs. Son solo remballe le pathos par la distance de l’imitation et du chant, «toujours sur le fil du rasoir». La voix y est sa matière première, via les medley de La Madonne. «Un chœur d’homme exalte toute la virilité des bergers pyrénéens.» Un chant intérieur qu’il entretient depuis toujours, où il puise une force libératoire qui fait de cet «Adieu» en patois un spectacle émotionnellement chargé, en terrain androgyne, où les cordes vocales ébranlent le souvenir commotionné.
Rattrapé au Vol
Ce n’est probablement pas un hasard si cette première création largue loin la marionnette – voie qu’il choisit pourtant d’étudier jusqu’au bout, plutôt que de bifurquer vers le chant, vocation qui le rattrapera plus tard au vol. L’art de la marionnette, enseigné à Charleville-Mézières, trace ainsi sa complicité avec Gisèle Vienne. Tous deux y apprennent la manipulation, la fabrication et l’histoire des poupées qui jalonneront, dès sa sortie d’école, le parcours de la jeune créatrice.
Depuis 1999, on retrouve le Pyrénéen – à l’accent chantant gommé par la prof de théâtre du lycée – dans toutes les pièces de la chorégraphe et metteure en scène française, imbibées de philosophie et de littérature. Leur collaboration dans le récent This is How You Will Disappear, où une immense forêt énigmatique envahit le plateau, amène le comédien au tir à l’arc: autre expérience entre deux artistes qui continuent de se surprendre et d’injecter de «la rigolade» dans une fausse-comédie. «Gisèle lit beaucoup, notamment Georges Bataille, et œuvre avec Denis Cooper et Alain Robbe-Grillet. Elle entretient ma culture personnelle!» De son côté, il lui fait partager sa culture pop, qui vient de la chanson, de la télé et du cinéma.
«Une personnalité très généreuse, sans concession, qui suit sa propre ligne», dit-il de l’ancienne kâgneuse et hypokâgneuse. «Son travail est toujours très construit alors que je suis moi-même plus intuitif.» Aux côtés de cette artiste complexe à l’univers fou, désinhibée de la sexualité, de l’érotisme, de la violence et de la mort, qui aime que la poésie flirte avec le réalisme, Jonathan Capdevielle élargit son champ des possibles: avant le tir à l’arc, c’était la ventriloquie apprise pour Jerk, et prochainement la chorégraphie dans le Sacre du Printemps, que cette «amoureuse de la danse» montera en 2014. Pour l’impro et le travail sans filet, excitant, on remonte à Blonde Unfuckingbelievable Blond de Marielle Pinsard (2002).
Réalisme fissuré
«Je me sens comme une marionnette à fils, maladroite, déroutante.» A l’heure de notre rencontre, Jonathan Capdevielle doit encore «construire son chemin» jusqu’à la 225e représentation de Jerk le lendemain, pas plus confortable pour autant. «C’est l’ensemble du dispositif qui veut ça.» Un solo très frontal, d’après une nouvelle de Dennis Cooper inspirée d’un fait divers, qui relate les meurtres commis entre eux par de jeunes Texans en quête d’identité sexuelle. Le quatrième mur, qui aurait pu s’ériger comme un rempart entre le public et l’adolescent psychotique et meurtrier incarné par l’artiste – mis en abyme par Gisèle Vienne à l’aide de la marionnette et de la ventriloquie – devient quasi inexistant. L’interprète manipule en somme un public de soixante personnes. «Il faut de l’énergie pour ça.» Mais la violence n’y est jamais montrée. Seuls les électrochocs subis par les personnages la rendent perceptible. La violence, Capdevielle l’a découverte au Mexique, en tournée, où on fête la mort comme on la craint. «Ici en Europe, la mort nous fait flipper.»
Dès ce soir, il nous mènera avec Spring Rolle à une cérémonie nocturne dans l’intimité d’un lieu non dévoilé, en huis-clos. «On vous livre un cadre mystérieux pour créer»: le point de départ d’un docu-fiction tissé autour de la rencontre avec Paulette Farner-Ferrari, guide touristique de Rolle et férue d’Histoire, auquel ont collaboré la comédienne Marlène Saldana et le plasticien Jean-Luc Verna.
«Ce que j’adore, c’est que le spectateur est sans cesse en déplacement, à la fois physique et mental. En même temps, il ne peut s’échapper, ce qui le met dans des conditions d’écoute particulières, beaucoup d’apparitions étant construites avec le son, par Jérémie Conne, comme dans une pièce radiophonique.» La violence imprègne-t-elle ce voyage initiatique depuis le Moyen-Age jusqu’à l’intime? Pas vraiment. Mais cet espace fantomatique tenu secret livrera de lui-même la réponse.
Spring Rolle, sa 11, di 12, lu 13, 20h30, au far°, Nyon, www.festival-far.ch, Jerk et Adishatz à voir fin mai 2013 à l’Arsenic, Lausanne.





