Mercredi, 19 juin 2013

L’indépendance jamaïcaine et le reggae à l’honneur en Espagne

VENDREDI 10 AOûT 2012

FESTIVAL • Harcelé par la droite italienne, le Rototom Sunsplash a migré à Benicassim. Le plus gros rassemblement européen du genre s’apprête à vivre une édition historique.

Fondé en 1994, le Rototom Sunsplash s’est imposé comme l’événement incontournable des amoureux de musique et culture jamaïcaines. Chaque été, Osoppo, paisible commune frioulane de 3000 habitants, accueillait 150 000 festivaliers venus du monde entier. Jusqu’à ce que les tracasseries des autorités xénophobes de la province d’Udine ne deviennent insupportables. En 2010, «ciao Italia, holà España», le Rototom partait s’installer à Benicassim en Espagne. Avec un succès encore plus grand à la clé.
Pour fêter le cinquantenaire de l’Indépendance jamaïcaine et autant d’années de reggae, toutes les générations ont répondu à l’appel: Marcia Griffiths (l’une des choriste de Bob Marley), Kymani Marley (fils de...) et Andrew Tosh (fils de Peter) donneront un concert en mémoire des Wailers. Steel Pulse, Derrick Morgan, Michael Rose, Alpha Blondy, Sly & Robbie, Monty Alexander, Max Romeo, Morgan Heritage ou encore Tarrus Riley (lire ci-dessous) sont aussi attendus. Questions au directeur Filippo Giunta, à quelques jours d’une 19e édition qui s’annonce exceptionnelle.

Pourquoi le Rototom Sunsplash a-t-il quitté l’Italie pour s’établir en Espagne?
Filippo Giunta: Nous sommes partis pour protéger notre public. Le racisme des autorités tant locales que nationales (Ligue du Nord et parti de Berlusconi), à l’égard des spectateurs extra-européens en particulier, s’est traduit par un harcèlement policier systématique. Avec pour prétexte la corrélation entre consommation de cannabis et le fait d’écouter du reggae. La cohabitation était devenue impossible avec un festival qui prône la paix, la tolérance et le respect des différences ethniques et religieuses.

Quelles mesures aviez-vous prises avant de tirer cette conclusion?
Les deux dernières années de notre présence en Italie, un pôle juridique fournissait une assistance gratuite aux festivaliers. Mais cela nous a valu l’accusation d’encourager la consommation de marijuana. Que des avocats soient considérés comme une menace pour la justice en dit long sur l’atmosphère qui règne en Italie.

Comment le Rototom Sunsplash se finance-t-il?
Nous sommes une association culturelle à but non-lucratif. Nous avons peu de sponsors privés en raison de nos positions critiques vis-à-vis des  multinationales. Nous ne percevons pas d’aides publiques. Le festival vit de sa billetterie et des activités commerciales annexes (bars, restaurants, merchandising). C’est une option difficile, mais elle nous garantit une liberté totale, tant commerciale qu’artistique. La récompense est que le public apprécie le festival et lui demeure fidèle.

Rototom Sunsplash est non seulement une vitrine musicale, mais aussi un exemple utopique de multiculturalisme. Qu’en est-il dans le contexte de durcissement des politiques migratoires?
Le festival se veut la preuve concrète qu’un «autre monde possible». La diversité y est vue comme un enrichissement des cultures et non comme une menace pour l’identité. Le gouffre est parfois énorme entre la théorie d’une société ouverte et libertaire, et la pratique. Mais en réalité, les choses sont assez simples: quand on n’impose pas trop de règles, des relations de respect mutuel se tissent spontanément et inévitablement. C’est la démonstration que l’utopie naît du libre consentement de chacun.

Le festival embrasse tous les styles, du reggae au jazz, en passant par le ska et le dancehall. Une volonté assumée?
Absolument. La philosophie du festival est l’ouverture. Au fil des ans, nous avons invité des artistes «non reggae» tels Gilberto Gil, qui a réarrangé des chansons de Bob Marley en samba, ou le groupe espagnol Ojos de Brujo, qui a livré une version flamenco de «Get up, Stand up». Nous créons les conditions du mélange des cultures en nous appuyant sur ce qu’elles ont en commun.

C’est une édition spéciale, qui fêtera le cinquantenaire de l’Indépendance jamaïcaine, ainsi que la naissance du reggae. Quels en seront les temps forts?
Nous sommes très heureux de nous joindre à ces célébrations importantes pour la Jamaïque, qui nous accompagne depuis dix-neuf ans. Nous tenons à marquer l’événement en montrant comment l’île a commenté et célébré cette citoyenneté à travers sa musique et ses arts.
En marge des concerts, notre «Université Reggae» mettra à contribution des académiciens, auteurs, journalistes, cinéastes et performers. Ils examineront la phase post-coloniale de l’Indépendance à travers le prisme de la musique et des arts. Une exposition des affiches de l’illustrateur Michael «Freestyle» Thompson retracera cinquante ans de reggae, et le produit de la vente ira à l’Alpha Boys School de Kingston (une institution pour enfants défavorisés qui a vu émerger plusieurs stars de la musique jamaïcaine, ndlr). Nous projetterons des courts métrages sélectionnés par le Reggae Film Festival de Jamaïque, tandis qu’une table ronde se penchera sur la culture des soundsystems et du dub en Grande-Bretagne, de King Tubby au mouvement post-punk.

www.rototomsunsplash.com/fr

 

Tarrus Riley assure la relève sur un medley ébouriffant

Le thermomètre a dangereusement grimpé mercredi soir, au parc La Grange à Genève. La scène Ella Fitzgerald accueillait Tarrus Riley, étoile montante du reggae jamaïcain, flanqué de son Black Soil Band où se mêlent jeunes loups et vieux limiers, tous redoutablement affûtés. Deux heures d’un spectacle de toute beauté qui a enflammé un parterre compact, mosaïque de couleurs et de générations. Le visage de Genève qu’on aime.
Fils de Jimmy Riley, légende du rocksteady et du reggae des années 1970-80, Tarrus est un sacré showman, trentenaire dreadlocké à lunettes, tour à tour crooner ou facétieux, doté d’une voix splendide qui procure le frisson notamment sur ses reprises de Michael Jackson («Human Nature») ou John Legend («Stay With You»). Mais ses propres hits, tels «Love’s Contagious», «She’s Royal» ou un «If It’s Jah Will» acoustique, sont aussi imparables.
De quoi redonner ses lettres de noblesse à un genre souvent figé dans la célébration des figures tutélaires et le prêchi-prêcha rasta. Atout majeur de Tarrus Riley, son groupe soudé qui transcende le reggae pour proposer un véritable festival de black music: rythm’n’blues, soul, gospel et même jazz, grâce à la présence du saxophoniste, producteur et mentor Dean Fraser. Une légende de la musique jamaïcaine qui ne se fait pas prier pour livrer des chorus débridés ou interpréter un poignant «Redemption Song», seul à l’avant-scène, comme il le fit la première fois en 1981 à Kingston au lendemain de la mort de Bob Marley. Les regards s’embuent, une forêt de briquets (et de portables) scintille dans la nuit. Avant que le show ne reprenne de plus belle.

Quelques instants avant cet état de grâce, c’est un Tarrus Riley souriant et disponible qui nous accorde quelques minutes. «Jouer ici est spécial pour moi car ma sœur aînée s’appelle Geneva», livre-t-il d’emblée contre toute attente. En revanche, ne lui rappelez pas qu’il est né aux Etats-Unis: «Je suis Jamaïcain, définitivement. J’ai grandi à Miami mais ma culture est là-bas. J’ai toujours chanté de la musique jamaïcaine. Enfant, on m’appelait Singy-Singy (rire). J’ai ensuite débuté aux côtés de mon père avant de me lancer en solo.»
Le reggae est populaire partout dans le monde, chose remarquable provenant d’une si petite île. «Mais c’est d’abord la musique qu’aiment et pratiquent les Jamaïcains. La musique est leur école de vie, explique le chanteur. Même si en Europe, vous avez les grands festivals.» La semaine prochaine, il participera au plus grand d’entre eux, le Rototom Sunsplash de Benicassim, en Espagne (lire ci-dessus). Est-il au courant des déboires des organisateurs, en Italie, où le festival est né, et de l’hostilité croissante en Europe à l’égard de la diversité? «Oui et c’est contre cela que nous luttons, pacifiquement. ‘Love’s Contagious’ et la musique aussi est contagieuse! On a besoin d’unité, ce n’est qu’ensemble que nous pourrons affronter les problèmes et réparer ce monde. Et l’herbe tu sais, c’est une chose naturelle que mon peuple apprécie, elle était là avant nous et le sera après, que peux-tu contre cela?»
Tarrus Riley incarne, mieux que quiconque, la convergence positive des styles jamaïcains. Qualifiée de «new roots» (renouveau traditionnel), sa musique ne dédaigne pas les sonorités plus en vogue, notamment le dancehall – style cru incarné par Bounty Killer, Buju Banton, Beenie Man, Shabba Ranks, Capleton. Quant à l’apport du saxophoniste Dean Fraser? «Il pourrait être mon père, mais il est comme un frère pour moi. A la fois mon professeur, mon coach et mon producteur.»

Comment voit-il évoluer sa musique à l’avenir? «Je souhaite toucher de plus en plus de gens. Je veux être pertinent pour les jeunes générations et reconnu par les anciens.» On ne s’en fait pas pour lui, 2012 est son année. Il travaille à un nouvel album qui succèdera à sa récente escapade acoustique réussie (Mecoustic, distr. Disques Office). Pour célébrer dignement le cinquantenaire de l’indépendance jamaïcaine, il vient de se produire en marge des JO de Londres, dans un marathon de neuf jours baptisé Respect Jamaica 50th.
Nous prenons congé du chanteur pour le laisser à son public et sollicitons un bref commentaire de Dean Fraser, bouddha à l’œil malicieux et aux tresses poivre et sel, qui somnole dans sa loge. La qualité première de son poulain? «Il est discipliné, ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’artistes. Il est talentueux et sait où il met les pieds.»  PROPOS RECUEILLIS PAR RMR

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