Cinq jours pour faire le point et définir les luttes à venir
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ST-IMIER • Succès pour les Rencontres internationales de l’anarchisme à laquelle plus d’un millier de militants du monde entier participent depuis mercredi. Reportage.
Par cette douce matinée ensoleillée, la bourgade de Saint-Imier, dans le Jura bernois, ne semble pas se déparer de son calme. Si ce n’est les looks inhabituels croisés dans la rue et les nombreuses langues parlées par des passants peu pressés et se déplaçant le nez en l’air ou les yeux rivés sur un plan, c’est à peine si on perçoit quelques signes d’agitation.
Pourtant, depuis mercredi et jusqu’à dimanche, la cité imérienne est redevenue la capitale mondiale de l’anarchisme. Cent quarante ans après avoir accueilli, en 1872, le premier congrès libertaire qui a donné naissance, après l’éclatement de la Première Internationale, à l’Internationale antiautoritaire de Bakounine (notre édition du mardi 7 août), la petite ville de près de 5000 âmes voit défiler plus d’un millier de militants du monde entier venus assister aux Rencontres internationales de l’anarchisme. Un événement historique, toutes les tendances de l’anarchisme étant réunies et la dernière rencontre libertaire d’envergure remontant à 1984. Mais ce n’est pas tout: St-Imier accueille en parallèle également le 9e Congrès de l’internationale des fédérations anarchistes (IFA), qui doit déboucher dimanche sur un plan d’action.
Journalistes et militants de partout
Il y a des signes qui ne trompent pas. La septantaine de journalistes suisses et étrangers venus mercredi matin assister à la conférence de presse donnent la mesure de l’importance de l’événement. «Nous dresserons un bilan de l’histoire du mouvement, ses idées, ses réalisations, ses espoirs mais aussi de ses échecs», a déclaré Michel Némitz, membre du comité d’organisation et animateur de la coopérative culturelle autogérée Espace Noir à Saint-Imier.
Les orateurs rappellent que, dans un monde en proie à une crise sans précédent, les manifestations de rue ne sont pas suffisantes pour changer la société et qu’il faut réaliser des espaces de résistance et de solidarité, à l’instar de ce que font les Indignés. «Mais notre terrain n’est pas celui de la violence», a insisté le syndicaliste Aristides Pedraza.
Halte au patriarcat
Alors que les journalistes se dispersent, les participants affluent peu à peu pour assister aux différentes activités: tables rondes, conférences, films, expositions, musique, balade et, dès jeudi, un salon du livre anarchiste. La grande salle de spectacle est le lieu central de la manifestation. A 11h, les militant-e-s y affluent pour assister à une table ronde sur l’anarcha-féminisme. Hélène et Marie-Jo (lire ci-contre), militantes de la Fédération anarchiste française (Fafr), tracent quelques pistes de réflexion: jusque dans le mouvement libertaire, qui pourtant se veut égalitariste, l’égalité hommes-femmes est difficile à réaliser, la faute à la persistance de clichés sur le patriarcat. D’où la proposition d’adopter une charte de comportement afin d’assurer le bon déroulement des débats. L’idée est émise de l’appliquer dans le cadre de cette rencontre, mais aussi, par la suite, au mouvement en général pour «donner une image positive de l’anarchisme et éviter que seuls quelques débordements soient montés en épingle».
Après la pause de midi dans l’une des buvettes proposant des mets vegans à un prix libre ou dans l’un des restaurants de la place, les militants poursuivent leurs pérégrinations. On choisit une table ronde intitulée «anarchisme et innovation politique», qui se termine sur cette conclusion: «L’anarchisme n’a pas besoin d’innovation puisqu’il en est l’incarnation. La crise sans précédent nous met devant la possibilité de changer le monde et l’anarchisme a une proposition politique, économique et sociale», conclut Aristides Pedraza.
Définir les luttes à venir
Plein à craquer, l’atelier sur le syndicalisme de base dans différents pays permet de partager succès et échecs, mais aussi de mettre en exergue leur rôle en période de crise ou lors de révolutions, comme en Tunisie où le Syndicat des chômeurs diplômés (UDC) a joué un rôle clef. On constate que les syndicats ne peuvent plus se contenter de la lutte traditionnelle mais doivent proposer des alternatives, comme l’autogestion d’entreprises par les travailleurs.
Et que les actions des syndicats libertaires doivent être étendues aux syndicats de concertation.
Puis arrive l’heure du meeting d’ouverture, qui réunit une grande partie des militant-e-s. «Nous n’en revenons pas du succès», s’exclame Michel Némitz, qui espère que ces rencontres permettront de trouver de nouvelles idées de lutte. René Berthier (Fafr), qui estime pour sa part qu’il s’agit d’un «événement planétaire comme on en vit qu’une seule fois toute sa vie», émet le même vœu: «Si rien ne change après ces cinq jours, ce sera un échec politique, mais je suis sûr que ce ne sera pas le cas», a-t-il lancé. Un sentiment largement partagé par le reste de l’assemblée, qui semble bien décidée à ne pas vivre ces cinq jours comme un festival estival mais bien comme un lieu de renforcement et d’organisation du mouvement et de la lutte contre toutes les formes d’oppression. I
«Nous ne sommes pas l’avant-garde»
Hélène Hernandez et Marie-Jo Polhier militent depuis plus de trente ans au sein de la Fédération anarchiste française, notamment au sein de la commission «femmes».
«L’anarchisme, qui prône l’égalité, inclut automatiquement le féminisme. Malheureusement, il est difficile de se défaire de la société patriarcale dans laquelle nous avons été élevés», relève Hèlène. Raison pour laquelle il est nécessaire dans l’anarchisme de se battre pour l’égalité.
Pourquoi l’anarchisme peine-t-il à décoller? «Depuis que je suis anarchiste, j’ai vu son développement dans l’ensemble des pays, en Asie, en Afrique, etc. Le problème, c’est qu’en France le mot anarchisme est synonyme de désordre, chaos, alors qu’il signifie l’ordre sans le pouvoir. Il a été dévoyé par le pouvoir car il était plus facile d’utiliser la peur que de reconnaître le bien-fondé des luttes sociales», commente Marie-Jo.
Côté réalisations, les militantes citent les AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) ou les SEL (Système d’échange local). Mais le modèle parfait de la révolution, c’est l’expérience des collectivités espagnoles de 1936, avec l’autogestion ouvrière de l’économie. «Plus de 20 000 femmes, la plupart analphabètes, se sont engagées dans l’aventure en Catalogne, à Madrid et Valence. Elles ont ensuite été laminées par Franco. Mais pour que ces réalisations aient pu se mettre en place immédiatement après la révolution, il a fallu qu’un travail d’éducation soit effectué depuis le XIXe siècle, notamment par Francisco Ferrer, assassiné en 1909. La population étant fortement syndicalisée, tout a été opérationnel en très peu de jours.
»C’est ce que l’on est en train de construire peu à peu pour que le jour venu, les choses puissent aller très vite. Mais nous ne sommes pas l’avant-garde, nous ne ferons pas la révolution, même si nous pouvons accompagner le changement», poursuit Hèlène, que la participation de nombreux jeunes à la rencontre internationale de St-Imier remplit d’espoir. Le signe que les consciences sont en marche?
cgm





