Dimanche, 19 mai 2013

Une affaire de femmes

SAMEDI 11 AOûT 2012
Fatma (Nihal Koldas) et Ayse (Begüm Akkaya) dans l’admirable «Kuma» d’Umut Dag.
XENIX FILMDISTRIBUTION

«KUMA» Ni film à thèse ni mélo, le premier long métrage d'Umut Dag décrit – au féminin pluriel et en nuances – les dilemmes de l’immigration turque en Autriche. Une œuvre remarquable, primée au dernier Festival de Berlin.

Au cinéma, rien ne vaut une bonne entrée en matière. Kuma commence par un drôle de mariage à l’atmosphère pesante, dans un petit village d’Anatolie. Une mère malade, un futur époux peu enthousiaste, sa sœur raillant ce qu’elle tient pour une mascarade, les parents de la promise éplorés... Et toute la famille qui part ensuite à Vienne avec la nouvelle venue, à bord d’un minibus. Ferré dès cette ouverture intrigante, on devine déjà que le premier long métrage d’Umut Dag ne se résumera pas à un film de plus sur la diaspora turque.

Sorti mercredi, alors que la comédie germano-turque Almanya est toujours à l’affiche, ce drame réalisé en Autriche par un cinéaste d’origine kurde renvoie en effet au récent L’Etrangère (Die Fremde) de Feo Aladag – où une femme battue quittait Istanbul pour rejoindre sa famille à Berlin – ainsi qu’aux films allemands de Fatih Akin sur le thème de l’immigration (Gegen die Wand, De l’autre côté). Un sujet balisé, mais rendu ici à sa complexité par un scénario imprévisible qui a séduit les producteurs de Michael Haneke.

MOSAÏQUE PSYCHOLOGIQUE

Car de retour à Vienne, le mystère du titre français (Une Seconde Femme) est dévoilé: la jeune mariée de 19 ans est destinée au père, à l’instigation de son épouse atteinte d’un cancer, qu’on comprend soucieuse d’assurer la pérennité de la famille après sa mort. Tenue au secret (la polygamie est interdite par la loi) et confrontée à l’hostilité de ses belles-filles, la candide Ayse remplit bravement cet étrange contrat dès sa nuit de noces, puis en donnant un enfant à ce mari qui pourrait être son père. Mais le plan imaginé par Fatma en guise de dernière volonté ne se déroulera pas comme prévu...

L’intrigue se noue dès lors dans un quasi-huis clos, dans la pénombre d’un appartement qu’Ayse quitte uniquement pour aller faire les courses (et plus tard travailler) dans l’épicerie turque du quartier. Le cinéaste ne se contente pourtant pas de dénoncer le sort réservé à la jeune femme, cantonnée à son rôle d’épouse et de mère de substitution.

Tout en nuances et en contradictions, Umut Dag compose une subtile mosaïque psychologique de l’immigration dont chaque personnage constitue l’une des pièces: la maîtresse de maison soumise et dévouée jusqu’à l’abnégation, la villageoise naïve catapultée dans un pays étranger, la fille aînée battue qui n’ose songer au divorce, ses cadettes plus émancipées ayant sans doute grandi en Autriche, ou encore le fils que ce mariage de façade arrange bien...

PUDEUR DU REGARD

Ici, chacun a ses raisons et tout le monde se débat comme il peut entre aspirations personnelles, amour, loyauté et pression communautaire. Le cinéaste se garde bien de désigner des coupables et des victimes, préférant exposer un éventail de rapports individuels et ambivalents à la tradition culturelle et religieuse. De même qu’il évite ainsi les écueils simplificateurs du film à thèse, Kuma ne cède pas non plus aux sirènes du mélodrame. La pudeur d’une mise en scène qui cultive l’ellipse et refuse les longueurs, qui néglige aussi à plusieurs reprises l’image au profit du son, coupe court à tout débordement larmoyant.

Mais le plus surprenant reste encore qu’un tel film soit réalisé par un homme. Cette histoire-là, bien qu’elle ne parle au fond que du poids d’un ordre patriarcal, est presque exclusivement une affaire de femmes. C’est tout l’intérêt de ce regard d’une rare pertinence sur la problématique délicate de l’intégration, qui a retenu l’attention du jury de la Berlinale, où Kuma a été sacré meilleure première œuvre.

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