St-Imier, toujours rouge et noir
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1872-2012 • St-Imier accueille dès demain les Rencontres internationales de l’anarchisme, près de 140 ans après avoir hébergé l’Internationale de Bakounine. Retour sur les origines du courant libertaire.
A St-Imier, deux imposantes silhouettes hantent encore le bourg. Celle, matérielle et toujours visible, de l’Hôtel Central, à la façade lourde et austère; et l’ombre immatérielle de Michel Bakounine, qui a cultivé l’idéal libertaire dans toute la Suisse durant trente ans, de 1843 jusqu’à son décès à Berne en 1879. De cette rivalité, c’est la pensée du père de l’anarchisme européen du XIXe siècle qui l’emporte sur les pierres de l’ancien Hôtel de Ville, où eut lieu le premier congrès de l’Internationale antiautoritaire en 1872. L’empreinte de l’exilé russe résiste le mieux aux assauts du temps, alors que St-Imier s’apprête cette semaine à commémorer cet événement fondateur du mouvement anarchiste.
La tradition de lutte ouvrière dans le Jura précède la venue de Bakounine dans la région. En 1864, l’Association internationale des travailleurs (AIT, appelée plus tard «Première Internationale») est fondée à Londres. Les statuts sont rédigés par Karl Marx et le premier congrès a lieu à Genève le 3 septembre 1866. L’AIT soutient les mouvements et combats des travailleurs, les luttes pour le suffrage universel, pour la réduction du temps de travail et contre le travail des enfants. Très vite, des sections se créent à La Chaux-de-Fonds, au Locle, à St-Imier, et dans le reste du Jura suisse.
Autonomie contre centralisation
Lorsqu’en 1869 Bakounine s’installe à Sonvilier, petit village près de St-Imier, il se rapproche de James Guillaume et d’Adhémar Schwitzguébel, chefs de file des militants jurassiens. Comme beaucoup, les deux hommes travaillent dans l’industrie horlogère qui fait vivre toute la région. Le premier enseigne à l’école industrielle du Locle, le second est graveur. Tous deux épousent la ligne de Bakounine, qui s’oppose à celle imprimée par Marx. Leur convergence d’idées les mènent à fonder la section jurassienne, qui devient le pôle «libertaire» de l’AIT. La Fédération jurassienne, à travers son Bulletin notamment, fait mûrir l’idéologie anarchiste par la promotion d’un système économique autogéré en dehors de toute autorité, de toute centralisation, de tout Etat.
Les points de friction entre les tenants de Bakounine et de Marx portent autant sur l’organisation du mouvement que sur les fondements eux-mêmes. Les libertaires prônent l’autonomie des différentes sections tandis que les marxiens insistent sur la nécessité d’une centralisation pour mieux coordonner la lutte. Sur le fond, les premiers s’opposent à l’idée que l’Internationale puissent devenir un parti politique qui défende les intérêt de la classe ouvrière, ainsi que le souhaiteraient les seconds.
Refusant de jouer le jeu de la démocratie bourgeoise – même pour la dépasser, comme le propose Marx –, les libertaires privilégient l’action économique, préfigurant ainsi l’anarcho-syndicalisme.
Excédé par cette opposition, Marx tente d’en finir avec les «jurassiens», ainsi qu’il nomme tous les libertaires, en faisant voter l’exclusion de Bakounine et de Guillaume lors du Congrès de La Haye qui se tient du 2 au 9 septembre 1872. En revanche, il manque de quelques voix l’exclusion de Schwitzguébel.
Guillaume accuse Marx d’avoir fait venir un maximum de délégués acquis à sa cause pour fabriquer la majorité, qui ne représenterait pas le véritable rapport de forces au sein de l’Internationale. D’autant que plusieurs sections sont absentes ou dans l’impossibilité de voter.
Scission définitive
L’annonce de l’éviction de Bakounine et de Guillaume scandalise les sections de l’AIT de tendance libertaire dans toute l’Europe. Une nouvelle assemblée est convoquée dans l’urgence. Le congrès de La Haye est à peine clôt que s’ouvre le 15 septembre celui de St-Imier, avec des représentants d’Italie, d’Espagne, de France, de Suisse et des Etats-Unis. Durant deux jours, la quinzaine de délégués se retrouve dans le salon de l’Hôtel Central pour entériner définitivement la rupture avec Marx en créant l’Internationale «antiautoritaire». Les résolutions adoptées réaffirment leur attachement à l’émancipation du prolétariat, dont les armes, outre la grève, sont l’organisation et la résistance de la lutte ouvrière, notamment par la création de syndicats. Cette organisation – appelée parfois Internationale de St-Imier – disparaîtra en 1877, un an après la dissolution de sa concurrente marxienne.
Aujourd’hui sur la place Centrale, l’ancien Hôtel de Ville se cherche un nouveau destin – l’édifice néoclassique est en attente de rénovation et d’une future affectation. Bakounine quant à lui demeure bien vivant, alors que l’esprit de l’anarchisme souffle toujours dans les montagnes jurassiennes.
L’anarchisme, quel sens en 2012?
Les Internationales ont marqué l’histoire de l’anarchisme. Or la dernière rencontre libertaire d’envergure mondiale remonte à près de trois décennies, en 1984 à Venise. Les Rencontres internationales de St-Imier offrent l’occasion de dresser le bilan de l’histoire du mouvement, ses idées, ses réalisations, ses espoirs, ses défaites; ce qu’il en reste aujourd’hui; ses combats et ceux qu’il partage avec d’autres: antimilitarisme, antiracisme, autogestion, décroissance, éducation, féminisme, internationalisme, non-violence, etc.
Quel sens peut avoir en 2012 une telle doctrine politique plus que centenaire? Pour Michel Nemitz, la pression environnementale et les crises continuelles du libéralisme ont redonné de la légitimité à la recherche d’une alternative au capitalisme. Et les pratiques libertaires apparaissent comme une alternative crédible.
Le corps central de la philosophie anarchiste – l’organisation en autogestion, la suppression de la hiérarchie et la prise de décision collective – demeure fortement ancré dans les pratiques militantes d’aujourd’hui. L’administrateur de l’Espace Noir pointe l’émergence d’«une nouvelle vague de jeunes militants», qui ont élargi le terrain traditionnel des luttes anarchistes. De nouveaux champs sont explorés, notamment sur les questions de genre et l’antispécisme, qui ont été défrichés dans le milieu squat depuis une vingtaine d’années.
Les combats traditionnels de l’anarchisme ne sont pas pour autant jetés aux oubliettes: le mouvement ouvrier et la lutte sociale des travailleurs, la réflexion sur les rapports sociaux et sur l’habitat, sur le féminisme et la protection de l’environnement, restent d’actualité.
Au dire de Michel Nemitz, l’anarchisme n’est pas une doctrine dogmatique: elle ne propose pas de réponses toutes faites, mais plutôt une vision, des pistes, des valeurs. L’anarchisme est une théorie toujours liée à l’expérience pratique, pensée par et pour les gens.
Aux Rencontres internationales de St-Imier, les tables rondes organisées en début d’après-midi seront l’occasion d’aborder certains thèmes en lien avec l’actualité, en particulier la crise grecque et la montée de l’extrême droite et du fascisme en Europe. Les nouveaux territoires de l’anarchisme, comme l’Amérique du Sud, le Canada, le Maghreb et le Moyen-Orient, seront explorés à la lumière des évènements récents, notamment le printemps arabe et la révolte estudiantine québécoise. CAE
Informations pratiques et programme complet : www.anarchisme2012.ch
L’Espace Noir entretient la flamme
Dans le Jura, les libertaires sont toujours une composante incontournable dans la scène culturelle alternative et dans l’économie sociale, solidaire et autogestionnaire. La Fédération libertaire des Montagnes, qui regroupe les anarchistes de la région, est présente dans une multitude d’activités, notamment la Fête de la lune noire au Creux-Champ-Meusel (mi-août) et le Salon du livre anarchiste organisé chaque année à Bienne au mois de juin.
A un jet de pierre de l’Hotel Central, l’Espace Noir perpétue au quotidien la tradition libertaire à St-Imier. Fondée en 1984 et fonctionnant en autogestion, la coopérative propose toute l’année concerts, films, conférences et tables rondes qui visent à susciter la réflexion plutôt qu’à rechercher le profit. Avec sa taverne et sa librairie-infokiosque, le lieu passe le flambeau en mettant à disposition de nombreux ouvrages en lien avec l’anarchisme. Cette année, l’Espace Noir a réussi à inscrire «l’anarchisme à Saint-Imier» sur la liste des traditions vivantes du canton de Berne – inventaire établi dans le cadre de la Convention pour la sauvegarde du patrimoine immatériel de l’Unesco.
Cette crédibilité auprès des autorités et de la population a servi de moteur pour l’organisation des Rencontres, aussi pour calmer les inquiétudes de certains. La coopérative est le quartier général du comité d’organisation, dont le noyau dur représente une quinzaine de personnes qui travaillent sur le projet depuis deux ans. Avec un budget de 100 000 francs, sans subvention publique ni privée, la manifestation se tient essentiellement grâce à l’engagement financier des différentes fédérations anarchistes et aux recettes des buvettes. Les entrées aux tables rondes et conférences ainsi qu’aux concerts et aux films sont ouvertes en prix libre. Un camping ainsi que des repas vegans préparés avec les produits de la région – également à prix modique – devraient permettre au millier de personnes attendues de faire d’agréables rencontres libertaires à St-Imier. CAE
Plus d’info : www.espacenoir.ch
Collaboration: Jules de Bernis et BPZ.





