Jeudi, 20 juin 2013

Wayne Kramer, antihéros

SAMEDI 04 AOûT 2012
Un jeu de guitare reconnaissable entre tous par le tranchant de son amorce, la clarté et l’inventivité de ses improvisations. YANNICK PERRIN

MUSIQUE Le guitariste du légendaire MC5 de Detroit était le parrain du Festival Guitare en scène, le week-end dernier à Saint-Julien-en-Genevois.

Libéré de ses démons personnels, Wayne Kramer vit depuis vingt ans d’autres formes d’art et de rébellion. Il combat le système carcéral et judiciaire de son pays, compose et produit des musiques dépourvues d’étiquettes et joue volontiers certains hymnes de jeunesse dont l’héritage reste d’actualité. Le week-end dernier, le guitariste et compositeur américain a mis entre parenthèses son travail de producteur pour passer quatre jours à Saint-Julien-en-Genevois à l’occasion de la 6e édition de Guitare en scène, un festival au programme intelligemment contrasté. Il y a rencontré de jeunes musiciens et organisé une énorme jam de clôture qui a relégué dans les oubliettes du rock la pâle prestation de ZZ Top.
A 64 ans, dont plus de deux passés derrière les barreaux entre 1975 et 1978, Wayne Kramer a failli disparaître prématurément de la scène musicale. Ce membre fondateur des MC5 (Motor City Five de Detroit, Michigan), groupe emblématique du rock insurrectionnel, galère à la fin des années 1970 entre travaux journaliers et cachets de guitariste invité sur les scènes de la côte est des Etats-Unis. Il refait peu à peu surface grâce à la déferlante des punks américains, avec lesquels il produit des groupes aujourd’hui disparus et prodigue ses conseils en studio. Durant les années 1980, le brûlot «Kick Out The Jams» (morceau titre de l’album réalisé en 1969 par MC5) est ainsi repris en cœur par des centaines de jeunes musiciens. En 1994, Wayne Kramer émigre à Los Angeles, où il rejoint Epitaph Records et participe à la production de nombreux groupes de la scène indépendante: Melvins, Pere Ubu, Mudhoney et bien d’autres.

Loin des sentiers battus
«N’est-ce pas une ironie du sort de me retrouver à la direction d’une compagnie de disques après avoir commis toutes les erreurs possibles?» demande-t-il à son entrée en fonction. Et de signer en catimini cinq albums d’auteur qui font le point sur son parcours loin des sentiers battus de l’industrie musicale. Le dernier en date, Adult World, paraît en 2009 sur son nouveau label MuscleTone, qui représente un collectif d’artistes californiens. Ironie suprême, en hommage au guitar hero qu’il est devenu, la marque Fender décide de produire en série le modèle Stratocaster – la guitare avec laquelle il jouait à ses débuts – orné d’une bannière étoilée.
Bien évidemment flatté par cette reconnaissance – même tardive –, Wayne Kramer n’y voit pas le résultat d’un parcours obligé. «En musique, j’ai toujours été un étudiant», confie-t-il dans les loges du festival. «Aujourd’hui, je prends des cours d’orchestration. Une grande partie de mon travail consistant à écrire de la musique pour le cinéma et la télévision, je dois apprendre à bien communiquer avec l’orchestre.»

Dynamiques collectives
Il a découvert la guitare à la fin des années 1950, dans une ville épargnée par la ségrégation raciale: «A Detroit, j’ai grandi dans un bain de rythm’n’blues, de gospel noir et de rock’n’roll blanc. Mes voisins étaient de toutes les couleurs. Ce n’est que bien plus tard que j’ai pris conscience du racisme aux Etats-Unis. Ce racisme est unique en son genre, parce qu’ancré dans l’indifférence.» C’est à l’écoute de musiciens afro-américains tels que Sun Ra, Albert Ayler, Cecil Taylor et John Coltrane qu’il se voue corps et âme à la musique. «J’ai ressenti le besoin d’abandonner certaines règles musicales héritées de la culture occidentale. Ces musiciens du free jazz étaient en train de faire quelque chose d’essentiel pour moi: pousser la musique dans des espaces neufs, plus purs. Ils avaient réussi à dépasser certaines limites.»
Wayne Kramer ne rejette pas cette période tourmentée et radicale, marquée par la frustration de toute une jeunesse qui s’est mobilisée pour faire éclater le carcan militariste de la société: «La vie que je menais, la communauté dans laquelle je vivais et le monde qui m’entourait... tout était lié. Si nous avons exprimé des idées révolutionnaires, ce n’était pas seulement en musique, mais aussi dans notre vie de tous les jours. Nous avons recherché des dynamiques collectives, loin de toute idée élitaire. C’est ainsi que je comprends aujourd’hui cet héritage qui reste à voir et à entendre!»
 

Autour de la prison
Cet antihéros de la guitare a toujours une dizaine de chansons en stock: «La plupart du temps, j’essaie de m’amuser en composant. Le résultat n’est jamais suffisamment bon à mes oreilles... Je demande alors l’aide de mes amis musiciens. Obama a raison: on n’y arrive jamais tout seul!» Son projet actuel, intitulé «Lexington», est une chronique musicale de l’institution pénitentiaire où il a séjourné aux côtés de nombreux autres musiciens souffrant d’addiction. C’est là qu’il rencontra le trompettiste Red Rodney, ancien compagnon de route de Charlie Parker. Ensemble, ils fondèrent un orchestre de taulards qui les accompagna en musique jusqu’au bout du tunnel. «Lexington sera un album de free jazz, avec saxophone, trompette, trombone, piano, deux basses et deux batteries. Ce projet est lié à un film documentaire, mais j’ai vraiment envie de le faire vivre sur scène.»
En 2009, Wayne Kramer et sa femme Margret s’associent à l’auteur et chanteur anglais Billy Bragg pour fonder aux Etats-Unis une association partenaire du projet «Jail Guitar Doors» – titre d’une chanson des Clash. «C’est un travail de prévention. Les politiciens américains ont créé un vrai désastre avec leur guerre contre la drogue. Plus de la moitié des personnes emprisonnées aujourd’hui aux Etats-Unis ne devraient pas être derrière les barreaux, mais suivre un traitement. Notre idée est simple: nous allons à la rencontre des prisonniers et leur demandons si la musique les intéresse comme voie de réhabilitation. Nous offrons ensuite des guitares à l’administration pénitentiaire. Bien sûr, nous militons aussi pour un changement politique, pour casser les lois responsables de tout ce bordel...»
Sur scène, le jeu de guitare de Wayne Kramer, héritier direct de Chuck Berry et Wes Montgomery, est reconnaissable entre tous par le tranchant de son amorce, ainsi que par la clarté et l’inventivité de ses improvisations. La technique s’efface et le guitariste danse en se laissant traverser par la musique. Son instrument devient un véhicule qu’il pilote avec un plaisir enfantin. Cette joie et cette envie d’improviser restent le vrai moteur de son travail: «J’essaie simplement d’être bon en jouant de la musique que je ne connais pas.»

 
Le Courrier
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