Il faut sauver le chasselas romand
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VITICULTURE Baisse de la consommation, franc fort et concurrence accrue des importations: le vigneron suisse peine à écouler ses vins, surtout les blancs. La riposte s’organise.
Les temps sont durs pour la viticulture indigène. Dans la chanson, le vigneron «monte à sa vigne, du bord de l’eau jusqu’au ciel là-haut». Mais la dure réalité du marché est moins lyrique: le producteur suisse est plutôt en train de dévaler la pente. Selon la statistique 2011 qui vient de paraître, les Suisses boivent toujours moins de vin. En plus, la part des importations dans la consommation augmente. Si l’on rajoute la crise du franc fort, c’est le bouquet!
Les chiffres publiés jeudi dernier par la Régie fédérale des alcools n’annoncent en effet rien de bon. Alors qu’elle plafonnait à 317 millions de litres au début des années 1990, la consommation de vin en Suisse n’était plus que de 274 millions de litres l’an passé (280 millions en 2010), soit 37 litres par habitant. Sur la même période, la proportion de vin étranger est passée de 56 à 63%.
Le chasselas détrôné
Ce sont surtout les rouges importés qui ont la cote. Si les Suisses gardent une légère préférence pour les blancs indigènes, leur part de marché a dégringolé de 83 à 56% en vingt ans. Sur les étalages des grands distributeurs, c’est notamment le chasselas romand qui trinque, remplacé de plus en plus par des crus du sud de l’Allemagne.
«Si rien n’est entrepris rapidement, de nombreuses exploitations vont disparaître dans les années à venir.» Le conseiller national Hugues Hiltpold tire la sonnette d’alarme. Par le biais d’une interpellation, le libéral-radical genevois a demandé au Conseil fédéral s’il pouvait intervenir pour abaisser le contingent qui fixe le volume des vins importés par des négociants suisses. Il est actuellement limité à 170 millions de litres par année.
Favoriser le jus de raisin
Renforcer les barrières douanières? Pour le gouvernement, ce n’est pas envisageable. Le contingent est négocié dans le cadre des engagements pris par la Suisse auprès de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Si on veut l’abaisser, il y aurait un «prix à payer», par exemple la réduction des droits de douane sur les vins ou sur d’autres produits agricoles (lait, fruits, légumes, viande, etc.). Et puis, d’après le gouvernement, l’ouverture du marché suisse profite doublement aux consommateurs: ils apprécient le choix plus vaste qui leur est offert avec les crus étrangers, tout en profitant de l’amélioration et de la diversification des vins suisses sous la pression de la concurrence.
Hugues Hiltpold ne baisse malgré tout pas les bras et demande à Berne de soutenir financièrement la production de moût ou de jus de raisin lors des prochaines récoltes. «Il s’agit d’une action urgente. Les vendanges 2012 approchent et il y a déjà de gros excédents dans les caves.» Une telle campagne avait déjà été menée en 2002 et en 2003. Hugues Hiltpold rappelle par ailleurs que la viticulture n’a pas encore bénéficié de mesures d’urgence liées au franc fort, contrairement à d’autres secteurs.
Oskar Freysinger a ajouté sa pierre à l’édifice. S’inspirant d’une idée du remuant vigneron genevois Willy Cretegny, l’UDC valaisan propose de répartir les quotas d’importation selon la prestation fournie en faveur de la production suisse. Les parts du contingent seraient donc délivrées aux négociants qui travaillent aussi avec les vins indigènes. «On ne peut pas demander continuellement aux producteurs nationaux de s’adapter à la consommation sans exiger le même effort de la part des importateurs», estime le duo Freysinger-Cretegny.
Une aide à la promotion
Tout en apportant son soutien à la motion du vice-président de l’UDC, la Fédération suisse des vignerons (FSV) a son propre plan de bataille. Dans une séance tenue début juillet, son comité a approuvé la réalisation de huit mesures destinées à relancer les ventes de vins suisses.
Pour gagner des parts de marché, il s’agit prioritairement de «renforcer l’image et la promotion» des crus helvétiques, résume Laurent Favre, président de la FSV. Il est prévu notamment d’intensifier la campagne d’annonces et d’affichage lancée en 2011 pour un coût de 2,5 millions de francs, et soutenue à 50% par la Confédération. En tant que conseiller national, Laurent Favre (plr/NE) est intervenu pour que les offices régionaux bénéficient du même appui pour leur propre promotion.
La FSV intervient également auprès de la grande distribution pour qu’elle «joue pleinement son rôle socioéconomique à l’égard de la production suisse». Laurent Favre relève aussi le tort causé par les achats transfrontaliers. En allant faire ses courses dans le Doubs ou en Haute-Savoie, le consommateur romand ramène rarement des vins suisses dans son caddie.
Trois questions à Willy Cretegny, vigneron
En juin, le viticulteur genevois s’est rendu de Satigny à Berne en tracteur, comme il l’avait déjà fait par le passé. C’est sa façon à lui de défendre les producteurs locaux tout en protestant contre la «politique aberrante» du libre-échange.
On nous dit que de nombreux vignerons risquent de devoir fermer boutique. Vous confirmez?
Depuis 2011, les stocks s’accumulent. Il n’y a plus de marché, ou alors ce sont des prix très bas. Devoir vendre le litre de chasselas à 1,40 ou 1,50 franc, c’est inadmissible! Pour les vins en vrac, les prix ne permettent même plus de couvrir les frais. C’est pour ça que je suis retourné à Berne avec mon tracteur. Avec La Vrille, le mouvement que je dirige, nous mobilisons les gens de la terre et cherchons des relais au parlement.
De quels soutiens avez-vous besoin?
Nous voulons que l’Etat intervienne sur les conditions-cadres imposées aux producteurs. Comprenez bien: nous ne demandons pas des crédits, ni même une aide financière à la promotion. Nous disons simplement qu’il ne faut pas limiter nos récoltes tant qu’on n’aura pas agi sur les importations. En demandant de corriger le système d’attribution des contingents (motion Freysinger, ndlr), nous voulons privilégier les négociants qui travaillent aussi avec les vins suisses. Actuellement, c’est le système du «lévrier»: le premier qui demande est le premier servi. Et cela fait disparaître plein de petits marchands!
Mais faut-il continuer à produire autant de chasselas, qui semble passé de mode?
C’est faux. Dans les stocks qu’on n’arrive plus à vendre et qui s’entassent dans les caves, il n’y a pas que du chasselas! Vous trouvez du gamay, du pinot, du gamaret... Il y a vraiment de tout, du blanc comme du rouge. Et comme les vendanges arrivent bientôt, les producteurs sont angoissés et déprimés. La politique du libre-échange est aberrante, et notre société pas intelligente. Au lieu de consommer ce qui pousse dans notre jardin, on va le chercher à l’autre bout de la planète.
Propos recueillis par BFR






