Jean Studer: «J’ai toujours les mêmes valeurs de gauche»
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INTERVIEW • Le conseiller d’Etat socialiste Jean Studer quitte aujourd’hui le Département de la justice, de la sécurité et des finances. Petit bilan de sept ans passés au gouvernement neuchâtelois.
Dès demain, l’homme fort du Conseil d’Etat neuchâtelois se consacrera exclusivement à sa nouvelle fonction de président du Conseil de banque de la Banque nationale suisse. Fini les projecteurs braqués sur lui, il travaillera désormais à l’ombre des médias.
Après sept ans au gouvernement, quels sont vos satisfactions?
Des grandes et des petites choses me réjouissent. Parmi les grandes, c’est d’avoir rappelé combien il est important pour un Etat de maîtriser ses finances. Et d’avoir fait aboutir des réformes dans le secteur de la sécurité avec une police unique et dans celui de la justice avec la perspective d’avoir un seul tribunal de première instance au lieu de six et un seul Ministère public au lieu de quatre dans un nouveau bâtiment à La Chaux-de-Fonds. Il y a bien sûr les réformes fiscales des entreprises et des personnes physiques. Mais aussi la nouvelle loi sur la coopération et l’aide humanitaire qui fédère toutes les ONG actives dans le canton. Parmi les petites choses, je retiendrai le fait de permettre à nos collaborateurs de mieux concilier leur vie professionnelle et familiale et l’ouverture d’une crèche de l’Etat.
Et vos regrets?
Je n’ai pas réussi à faire avancer suffisamment la réforme de l’administration. On a gouverné avec passablement de directives et d’arrêtés contraignants pour les services et j’aurais voulu mettre en place de nouveaux outils de gestion pour aborder différemment la relation avec les usagers. On a développé des logiciels pour permettre au contribuable d’être allégé avec sa déclaration d’impôt, mais j’aurais voulu
aller plus loin.
A votre arrivée au pouvoir en 2005, la gauche détenait pour la première fois la double majorité. La première chose que vous avez faite à la tête des finances est de lancer un énorme train d’économies, avec à la clef des coupes linéaires, notamment dans le social. Pas très populaire pour un gouvernement de gauche...
Cette question a fait l’objet de nombreux débats au sein du parti et avec les autres formations politiques. Il faut se rappeler que la gauche a conquis la majorité en dénonçant l’incapacité de la droite à assurer une bonne gestion des finances de l’Etat, qui s’illustrait par un déficit historique de 100 millions dans les comptes 2004. Ce tremblement de terre dans la République a conduit le parlement à adopter des mécanismes de frein aux dépenses que plus de 80% de
la population a soutenus en votation.
Dans ces conditions, non seulement ma conception d’un Etat qui n’est fort que s’il maîtrise ses finances mais aussi la très forte attente de la population devaient conduire le gouvernement à prendre rapidement des mesures importantes pour rétablir les finances. Le budget 2006 a été extrêmement difficile. Il devait marquer une inversion par rapport au déficit antérieur mais aussi face à l’approche des finances cantonales. Pour moi, cette exigence de rigueur était cohérente avec mes valeurs politiques. Un Etat social a besoin de finances saines pour assurer la redistribution. Si l’Etat est faible, les premières victimes sont ceux qui ont le plus besoin de son soutien. J’ai toujours très ancré au fond de moi le souci que l’argent qui est versé à l’Etat, particulièrement celui des revenus modestes qui s’acquittent de leur impôt malgré le sacrifice important que cela représente, n’est pas mon argent.
C’est vrai qu’en 2006 des coupes linéaires ont frappé toutes les catégories, ce qui a été douloureux. Mais c’était de mon point de vue le prix à payer pour redresser la barre et pour réallouer ensuite des moyens, en particulier aux catégories qui en ont le plus besoin. Cela a été le cas dans le domaine des subsides de l’assurance-maladie, qui ont vu les montants à destination des plus fragilisés augmenter au-delà du montant qui était le leur avant 2005.
Parmi vos réussites, vous citez la réforme de la fiscalité des personnes morales. En devenant très attractif, Neuchâtel a relancé la concurrence fiscale entre les cantons, cheval de bataille de la droite.
Neuchâtel s’est distingué par la fiscalité la plus agressive qu’on puisse imaginer puisque, pour la plupart des entreprises, elle consistait en une politique d’exonération. Sur deux francs de bénéfice dégagé par les entreprises dans le canton, un franc était soumis à la loi et un franc était exonéré. Cette politique était juste après la crise horlogère des années 1970 car il fallait recréer le tissu industriel. Mais il fallait aussi s’adapter aux changements intervenus depuis. Après avoir renoncé à des impôts pendant des années pour créer de l’emploi, l’Etat était à même de procéder moins à une baisse qu’à un rééquilibrage fiscal. Toutes les entreprises sont soumises à l’impôt, certes à des taux extrêmement attractifs en comparaison intercantonale. Cela place aujourd’hui le canton avantageusement mais privilégie la loi aux accords particuliers et la transparence de la loi à l’opacité des accords. Cela me paraissait un choix parfaitement défendable et cohérent avec mes convictions, d’autant qu’il apportait davantage d’égalité et de recettes fiscales. Cette opération s’avère très intéressante pour l’Etat, les communes et la population, puisque les recettes supplémentaires vont permettre de financer la baisse de l’impôt des particuliers.
Attirer les holdings en divisant par cent l’impôt sur le capital, ce n’est pas très éthique lorsqu’on sait que ces sociétés peuvent soustraire des ressources fiscales aux pays du Sud qui en ont un grand besoin...
On s’inscrit dans le cadre choisi par la population suisse, qui souhaite que les cantons gardent leur souveraineté en matière fiscale. Cadre qui est aussi en butte à des critiques, en particulier de l’Union européenne. Nous respectons à la fois la législation helvétique et anticipons les critiques européennes qui ne concernent pas les taux d’imposition mais les statuts spéciaux accordés aux sociétés. Nous vivons dans un monde ouvert, auquel il faut s’adapter. L’Etat de Neuchâtel a autant besoin de ressources que d’autres. Pour des raisons assez compliquées, Neuchâtel ayant peu de holdings, la diminution par cent de leur impôt permet d’augmenter les recettes.
Le débat éthique doit avoir lieu. Mais cela exige des actions au niveau où se pose le problème, à savoir au plan international et non cantonal ou même national. C’est un espace que l’action politique devrait mieux investir qu’elle ne l’a fait jusqu’à maintenant.
Vous quittez votre département aujourd’hui. Votre secrétaire général, Claude-Henri Schaller, en fera de même d’ici peu, ainsi que Patrick Cossettini, chef du Service de l’économie. Les personnes qui ont contribué à la mise en œuvre des réformes importantes ne seront plus là lorsque celles-ci produiront leurs effets...
C’est vrai que depuis l’extérieur on se demande si cela révèle quelque chose de négatif. Ce n’est pas le cas. M. Cossettini a pris sa décision avant de savoir que M. Schaller et moi-même partions, et mon secrétaire général a été porté à l’exécutif de la nouvelle commune de Val-de-Ruz. Ce sont des circonstances malheureuses mais qui ne me paraissent pas problématiques. Les administrations fonctionnent et elles sont là pour mettre en œuvre les nouvelles législations.
Lors de vos adieux au Grand Conseil, la droite a dit qu’elle avait parfois l’impression que vous étiez son ministre...
J’ai des convictions fortes ancrées en moi depuis longtemps. En matière de redistribution, l’Etat est selon moi un acteur plus solide et plus durable que d’autres. Mais pour redistribuer les richesses, il faut qu’il en ait et donc qu’il offre les conditions pour qu’elles soient présentes. Je n’ai jamais senti cette approche en porte-à-faux avec le parti auquel je suis fidèle depuis maintenant plus de trente-cinq ans. J’ai bien entendu les propos de la droite mais je ne m’y reconnais pas. Je continue d’adhérer aux valeurs qui sont à l’origine de mon
engagement politique.
Vous avez aussi été le ministre des cantonalisations, ce qui vous a attiré les foudres de certaines communes pas toujours satisfaites de la perte de proximité, notamment pour la police.
L’un des gros problèmes de l’action politique est le déséquilibre entre les limites institutionnelles et les espaces fonctionnels. L’idée est de mettre le service public au même niveau où vivent les gens. Ce qui compte pour le citoyen est d’avoir un service public de qualité mais peu lui importe de savoir s’il est communal, cantonal ou même fédéral. L’essentiel est qu’il soit à peu près le même partout et qu’il fournisse des services à des meilleurs coûts. Le projet de police unique va permettre de fournir des prestations de même qualité qu’avant avec 10% d’effectifs en moins. Avant, il fallait aller à La Chaux-de-Fonds ou à Neuchâtel pour porter plainte. Maintenant, c’est possible dans chaque
poste de police.
Les négociations entre employeurs et employés pour recapitaliser Prévoyance.ne sont en cours. Le canton ne risque-t-il pas de se réveiller avec la gueule de bois, les 270 millions que l’Etat est d’accord de payer pour la réserve de fluctuation de valeurs correspondant au montant que le canton doit à la caisse de pension pour des arriérés mais qu’il ne souhaite pas assumer...
Beaucoup de caisses de pension publiques sont confrontées à des difficultés à la suite de la crise financière et aux nouvelles exigences fédérales. Ce sont des structures dont l’efficience mais aussi les mesures doivent être envisagées sur le long terme. Je ne nie pas l’importance des efforts à fournir mais il me semble que la collectivité est à même de les assumer, pour autant que l’on continue sur la voie des réformes et du redressement des finances. Il est faux de penser qu’il faudra injecter tout de suite des centaines de millions.
Ce qu’on reproche aujourd’hui à Prévoyance.ne a été fait dans la plus grande transparence et pour des raisons qui à l’époque ont été jugées pertinentes par le conseil d’administration ou le Grand Conseil. Cela montre bien que l’on paie cher le manque de moyens à disposition. Neuchâtel, l’un des cantons les plus riches, a mobilisé les moyens de l’Etat pour faire face à la crise horlogère. On peut regretter ce qui a été fait mais à l’époque on a jugé assez largement qu’il n’y avait pas tellement d’autres choix.
Le canton devra aussi financer le RER et la réforme hospitalière, tandis que les impôts baisseront. Le mécanisme du frein à l’endettement pourra-t-il être
respecté ces prochaines années?
Il y a parfois des concours de circonstances. Les Chambres fédérales ont adopté la nouvelle législation sur les caisses publiques à fin 2010. Le RER se présente maintenant au vu de la vétusté de la ligne actuelle. Seul l’enjeu fiscal était de notre seule maîtrise. Ce sont des enjeux soutenables pour le canton pour autant que les réformes et le redressement des finances se poursuivent avec la même vigueur. Il y a encore beaucoup de pain sur la planche. On discute souvent de la réforme hospitalière, mais on oublie que le canton comptait cinq maternités en 2005, contre une seule aujourd’hui. En quatre ou cinq ans, le nombre de communes est passé de 62 à 37, c’est considérable.
On dit que vous n’hésitez pas à utiliser la force et la violence pour faire passer vos idées...
En tant que gardiens de la bourse, les personnes à la tête des finances ont une vue transversale et passent toujours pour être des hommes ou des femmes forts. Si vous rajoutez un gabarit physique un peu plus élevé que la moyenne, ça incline à retenir cette image. Je suis, c’est vrai, un homme déterminé, qui a considéré que lorsqu’il a quitté les trois cents clients de son étude il n’avait plus qu’un seul client, l’Etat de Neuchâtel. Je me suis investi avec cette idée d’engagement et les élections m’ont reconduit dans mes fonctions. Cette politique a aussi été suivie par mon parti, non sans parfois de vives tensions et oppositions. Finalement, dans toutes les réformes que le canton a menées, l’acteur le plus important est le PS car il est le parti pivot au Grand Conseil.
Vous arrivez à la BNS dans un moment difficile après l’affaire Hildebrandt. Comment abordez-vous cette nouvelle fonction?
J’ai encore beaucoup de choses à apprendre, mais je l’aborde avec beaucoup de vigilance et une grande volonté de participer à la forte crédibilité de la Banque nationale. I





