SE FONDRE «À TA PLACE», DANS LA PEAU D’UN MIGRANT
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ASILE • Sous le patronage de l’association Art+Politique, trente auteur-e-s suisses ont rencontré des immigré-e-s recevant l’aide
d’urgence, des sans-papiers ou des requérant-e-s déboutés. Ils ont prêté l’oreille à leurs histoires et, aujourd’hui, leur donnent une voix.
Je suis Eda. J’ai 32 ans. Je suis arrivée en Suisse le 19 mai 2009. J’ai quitté la Turquie, parce que mon mari a décidé de venir ici. Je ne connaissais pas la Suisse. Nous avons pris un vol pour la Hollande, de là nous sommes passés en Allemagne. Mon mari a déchiré tous mes papiers: carte d’identité, passeport, permis de conduire, et trois mois plus tard, il m’a imposé de demander l’asile en Suisse, lui est resté en Allemagne.
J’ai tout d’abord passé quarante-cinq jours en centre à Bâle avec mon fils alors âgé de
4 ans et demi. Enceinte de plusieurs mois, j’avais des baisses de tension. Les conditions étaient difficiles: nous étions quatre femmes par chambre. Nous pouvions à peine sortir. Ensuite, j’ai été transférée au foyer des Tattes à Vernier le 2 juillet 2009. C’est là que j’ai accouché de ma fille.
L’Office cantonal de la population m’a donné des «papiers blancs», c’est-à-dire une attestation de délai de départ qu’ils renouvellent, parfois pour deux jours, parfois pour un mois. Lors d’un renouvellement, ils m’ont même menacée de me couper les vivres. Avec ce papier, je ne suis pas autorisée à exercer une activité lucrative. C’est très dur: j’aimerais apprendre et je ne peux pas. Apprendre le français correctement, faire des stages, trouver un emploi; tout est bloqué pour moi.
Nous vivons ici depuis trois ans, d’abord dans le bâtiment H, et maintenant dans le bâtiment A. Au bâtiment H, quelqu’un a jeté un mégot de cigarette et il y a eu un incendie. Le bâtiment C a également brûlé à cause d’un radiateur. Des hommes ont dû sauter par la fenêtre depuis le quatrième étage pour échapper aux flammes. Au bâtiment A, avec mon fils Ibrahim qui a maintenant 7 ans et demi et ma fille Melissa de 2 ans et demi, nous disposons de deux chambres. La cuisine, la salle de bains et les toilettes sont à partager. Aujourd’hui, j’ai tout nettoyé parce que c’est très sale. Des rasoirs, des cigarettes et des déchets traînent partout.
Je redoute cet environnement pour mes enfants. Au bâtiment des célibataires, il y a de l’alcool, de la drogue. Les gens font du bruit très tard, mettent la musique fort, les voisins ne veulent pas faire le ménage. Mon fils est très triste d’habiter ici et rêve d’une maison avec un jardin pour nous trois. Nous vivons avec 690 francs par mois. Ce n’était pas suffisant quand ma fille était bébé et que je devais acheter ses Pampers et ses vêtements. J’attends la décision de Berne pour l’attribution d’un permis depuis un an et demi. Sur place, j’ai dû répondre à 286 questions. Et depuis, je patiente.
C’est long et épuisant. Surtout, je ne peux rien faire. A Batman, en Turquie, ma mère m’a forcée à quitter l’école avant mes 11 ans. Chez nous, c’est comme ça. Je gardais des enfants et j’ai appris la couture. Nous sommes sept, quatre filles et trois garçons. Je suis l’aînée. Ma mère insistait pour que je me marie. Je disais: non, non, non. Mais à 23 ans, j’ai fini par accepter. Je ne connaissais pas mon mari. Mes parents ont décidé; là-bas, c’est la famille qui choisit. J’étais obligée. Après quelques années, nous avons eu un fils. Puis ce fut le départ pendant ma seconde grossesse. Maintenant, nous sommes séparés.
Si je n’obtiens pas mes papiers et que je dois rentrer en Turquie, je vais perdre mes enfants, car ce sont les parents de mon mari qui vont les prendre. La vie des femmes séparées est un calvaire dans mon pays. Mon père est décédé, mais je suis en contact avec ma mère, mes frères et mes sœurs, bien que le téléphone coûte très cher.
Je n’ai aucune famille à Genève. Heureusement, je suis soutenue par l’aumônière et les gens de l’Agora. Le 23 juin, nous avons manifesté à Berne contre le durcissement de la loi sur l’asile. Je suis également aidée par une psychologue qui m’a mise en contact avec une de ses proches, avocate – Madame Olivia – qui fait beaucoup pour moi. J’ai quelques amies. Suisse, kurde ou arabe, peu importe. Si les personnes sont gentilles, moi aussi je suis aimable. Ce qui est pénible, c’est quand elles obtiennent leur permis et déménagent. Les voir partir est douloureux et nous renvoie à notre propre situation d’attente.
Pourtant, je suis une femme courageuse. Je vais à Camarada pour améliorer mon français. Mon fils n’a pas de retard à l’école. Je lui apprends le respect. Dans ma tête, il y a beaucoup de choses bien. J’aimerais que mes enfants aillent à l’université. Que mon fils devienne médecin. Je rêve. Je rêve de pouvoir prendre un appartement avec mes enfants, je rêve de pouvoir travailler, je rêve de pouvoir me déplacer, d’aller en France ou en Italie, je rêve de pouvoir emmener ma famille en vacances. C’est mon rêve. I
* Nathalie Chaix vit à Genève. Elle dirige le Service des affaires culturelles de
Carouge. Elle a publié trois romans.
«Proposer une contre-parole»
PROPOS RECUEILLIS PAR ANNE PITTELOUD
Poète et performeuse résidant à Genève, Heike Fiedler est membre du comité d’Art+Politique – plateforme et réseau d’écrivains et artistes fondé en Suisse alémanique en 2010 – et s’occupe de sa section romande. Elle est l’une des responsables du projet «A ta place», dans le cadre duquel elle propose un texte qui juxtapose de façon saisissante l’aridité déshumanisante du langage administratif à la voix d’un jeune Africain, piégé dans un quotidien pensé pour l’«empêcher d’être responsable de [lui]-même». Entretien.
Qu’est-ce qui a motivé la démarche de «A ta place»?
Heike Fiedler: Cette action s’inscrit dans le cadre de la fête nationale du 1e Août, en réaction au énième durcissement du droit d’asile en cours à Berne. Mi-juin, le Conseil national a notamment approuvé l’arrêt de l’aide sociale pour les requérants, qui devraient se contenter de l’aide d’urgence, puis s’en est pris aux déboutés et aux personnes admises provisoirement. «A ta place» est un échange entre les auteurs et les personnes rencontrées. L’idée est d’humaniser des destins perdus dans les discours officiels et les rouages des administrations, et de montrer leur pluralité.
Les migrants sont confrontés aux difficultés administratives, aux fréquents abus policiers, voire aux vols spéciaux. Les lenteurs de l’administration ont par ailleurs un effet déshumanisant, les plongeant dans une attente où il est impossible de faire des projets. Cette attente, l’interdiction qui leur est faite de travailler, la soustraction à tous moyens financiers, appellent parfois des comportements qui sont ensuite avancés pour justifier les renvois et les durcissements de la loi.
Des écrivains suisses de toutes générations et origines participent à cette action.
Quel rôle entend jouer Art+Politique dans le débat politique?
L’association réunit auteurs et artistes dans le but d’initier des actions en lien avec des thèmes politiques et de société, et de prendre position de manière critique. La NZZ a récemment écrit qu’il n’y avait plus de figure comme Bertolt Brecht ou Max Frisch car les temps avaient changé. Je pense que c’est le contraire et que beaucoup de thématiques nécessitent des interventions collectives. Nous ne sommes plus dans la mise en valeur d’un auteur phare, Art+Politique n’entend pas représenter une personne unique mais faire entendre le maximum de voix.
Quels échos rencontrent vos actions?
Art+Politique est une jeune association, mais les retombées sont globalement positives. L’année dernière par exemple, nous avons proposé des poèmes politiques pour le 1er Août, au moment où des publicités xénophobes de l’UDC étaient diffusées dans les trains. Les CFF ont été d’accord d’insérer nos textes entre ces spots. Ils ont donc eu une large diffusion – moins dans les médias, qui semblent peu intéressés en Suisse, alors qu’en Allemagne Die Zeit publie régulièrement textes et poèmes engagés. Dans toutes les actions que nous lançons, l’idée est de proposer une contre-parole, des contre-positions, de faire une place à un autre discours dans l’espace public. I
> Tous les textes seront publiés le 1er août
sur www.art-et-politique.ch





