Vendredi, 24 mai 2013

Sophie Calle, de mère en fille

DIMANCHE 29 JUILLET 2012
Atmosphère mystique de catacombes aux Célestins, abandon et mystère.
CHRISTOPHE RAYNAUD DE LAGE

EXPO Depuis plus de trente ans, Sophie Calle dit, livre et affiche des intimités recomposées. Son œuvre est une heureuse alternative à l’intime surexposé par la téléréalité et les médias.

Partagée entre autofiction, photographie, roman-photo, film, filature et performance, l’artiste liste les vies, événements, objets et lieux rencontrés. Qui trouvent une chambre d’écho émotionnel pouvant être éprouvée, traversée par chacun. En témoigne Prenez soin de vous (2007), ultimes mots d’un mail de rupture reçu par Sophie Calle et lu par 107 femmes, dont Jeanne Moreau. Afin de «comprendre pour moi, parler à ma place; une façon de prendre le temps de rompre».
Durant l’actuel Festival d’Avignon, elle se donne en lecture et en exposition dans l’Eglise désaffectée des Célestins à travers les Carnets de sa mère. En le lisant, Sophie Calle a bien vu qu’un cahier où l’on se raconte est une sorte de corps symbolique qui, à la différence de l’anatomie réelle, survivra. Elle réactive ici dans Rachel, Monique des pans entiers de son travail, dont Les Tombes (1990) et ses images de sépultures en Californie sur lesquelles ne s’inscrit aucun état civil, mais les mots «Mother», «Father». Au terme de cet arpentage voulu poétique et ludique, Sophie Calle appelle son père, cancérologue et collectionneur d’art que l’artiste chérit toujours aujourd’hui, pour lui annoncer qu’elle a trouvé ce qu’elle voulait faire de sa vie.
De 1978 à 1992, déjà, ses Journaux intimes rassemblent des sources dialoguant entre dissimulation et dévoilement, jeu qui semble valoir pour toute l’œuvre de la Française. Dans son seul film réalisé avec Greg Shepard, No Sex Last Night (1992) pour renouer avec l’homme aimé, les impressions de voyage et les pensées sur l’autre sont dites à la caméra, convoquée comme «un confessionnal», à en croire Sophie Calle. Pour ne pas manquer le trépas maternel, elle installe une caméra qui devient veilleuse ou compagne de chevet de la paisible et souriante mourante, qui a fait graver ces mots sur sa tombe: «Je m’ennuie déjà.»

PREMIER ET DERNIER REGARD
En Arles avant Paris, son exposition Pour la dernière fois et pour la première fois réactive notamment le dernier volet de sa publication Des Aveugles (2011) pourvu d’une scénographie imprimée faisant palpiter la vue et le toucher. Des non-voyants par accident racontent la dernière image de leur vie. Avec une chanson de gestes que l’artiste capte comme un langage éthologique doublant le portrait de l’infortuné-e et le récit transcrit de son ultime vision sur terre.
A l’Eglise des Célestins d’Avignon,  la voix de Sophie Calle déboutonne doucement l’écoute, disant les mots maternels: «Ces souvenirs sont très doux, comme une plage entre la fureur qui les avait précédés et le cynisme qui allait suivre. Je relis Adolphe de Constant et, dès le début, je retrouve ces livres qui se rapportent si bien à moi... Mes amis me reprochent une difficulté sérieuse de causer que j’ai toujours peine à surmonter. Pourtant, ne m’intéressant qu’à moi, je m’intéressais faiblement à moi-même...» Ailleurs les traits austères appuient sur la raréfaction du plaisir. Evoquant parfois Toxique de son amie Françoise Sagan, quelques pages promises au «moi» souffrant convoquent souvent une distance, dissuadant l’introspection continue ou le délayage. C’est l’une de leur qualité paradoxale. Comme Sagan, Monique se tient ici comme au bord d’elle-même. «Je découvre beaucoup de choses inconnues dans ces carnets. Et ne croyais pas ma mère si malheureuse. Là est le nœud douloureux de cette lecture. Je la savais toutefois dépressive, velléitaire et profonde. Abandonnique, elle demandait beaucoup.» Personne n’est jamais «tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi», relevait Benjamin Constant.

TELLE MÈRE, TELLE FILLE
Quand on demande à Sophie Calle s’il n’y a pas beaucoup d’elle retrouvée en sa mère, elle acquiesce: «Certainement. Ne dit-on pas que les chats ne font pas des chiens?» La maman relève ainsi: «le vide sentimental même érotique est plus que jamais épais autour de moi.» Et plus loin, ce désabusé et poignant renoncement: «Que le cœur est bête. S’il ne servait pas à respirer, il devrait bien nous être enlevé.» Comment ne pas déceler là un pendant au journal intime publié par l’artiste, Douleur exquise (2003). Sophie Calle y concilie-t-elle ses agitations émotionnelles intérieures et intermittences du cœur, amenant le lecteur à éprouver emphatiquement ses variations d’affects?
La mère donne nombre de clés éclairant le travail de sa fille: «Aujourd’hui, Sophie est venue déjeuner. Je la trouve comme moi, courageuse et pitoyable. Avec l’espoir de choses miraculeuses qu’elle provoquera par sa seule présence.» Et auxquelles elle incite dans son exposition, relatant son expérience à Lourdes, en listant les «soixante-sept guérisons miraculeuses reconnues par l’église catholique» reproduites ici sous forme de dalles tombales en céramique blanche gravées d’un lettrage bleu, comme par frottage agrandi des transparents présents dans l’ouvrage Où et Quand?: Lourdes.
Le 15 mars 2006, Monique est emportée d’un cancer du sein, l’une des affections que nul miracle ne peut contrer. L’artiste souligne ne pas travailler sur des réminiscences liées à l’absence, «mais sur l’immédiateté de cette absence, sur le moment même de la douleur.» Avec sa mère, il s’agit, au fil de l’exposition, de la rendre plus présente en modulant autour de son absence même. «Si tous les gens de son entourage pensent sincèrement qu’elle aurait adoré cette installation-performance-lecture, les autres, on les emmerde», sourit Sophie Calle, qu’on rencontre en une chaude matinée estivale mourante. Ce microclimat étouffant lui a dénudé la poitrine, galbée de manière aussi ostentatoire que pour la couverture de son Prenez soin de vous, dédié «à Monique Sindler qui tient dans ce livre son rôle de mère, qu’elle a depuis longtemps abandonné malgré elle».

ONZE MINUTES POUR MOURIR
L’Eglise des Célestins affiche partout sur divers supports, de l’aluminium au feutre, le mot «souci», ultime parole qu’aurait prononcée sa mère. Dans un bord de transept que prolonge une chapelle orientée, la vidéo de la mourante. «Ce sont ses onze dernières minutes, tel un moment insaisissable, un no man’s land entre la vie et la mort. A partir de cet enregistrement, qui est la colonne vertébrale de ce projet, j’ai ajouté d’autres éléments. Elle m’avait demandé de mettre Mozart lorsqu’elle mourrait. Et il m’a fallu douze minutes pour comprendre, accepter ou voir.» Pour la lecture intégrale de ces Carnets,  l’artiste a sans doute relu Un Captif amoureux dû à Jean Genet. Inversant les termes de l’équation scénique, le dramaturge avance que ce que l’œil entend doit être dissocié de ce que l’oreille voit. Jouxtant la niche camérale où est installée la chaise de Sophie Calle, une plaque en cuivre indique: «Le son est ailleurs». On la perçoit articuler, mais pour l’entendre, il faut se déplacer vers de petites enceintes disséminées dans la nef. «Une manière de ne pas avoir des gens assis comme au spectacle. Chuchoter, lire comme si c’était pour moi. Je n’ai pas songé à me cacher.»
Comme souvent, sa participation – ici à une lecture selon une esthétique du susurrement rappelant le phrasé d’actrices de la Nouvelle Vague – se révèle plutôt fantomatique que franchement active. Car, n’étant «pas actrice, même amateur», elle tente ad minima «le jeu que dicte un festival de théâtre».

 

Site sur l’artiste : www.perrotin.com

 
Le Courrier
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