L’invitation au voyage de Zarina Bhimji
- Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires

EXPO Au Kunstmuseum de Berne, une série de pièces s’expose sous forme d’installations photographiques et filmiques. Une beauté frappante émane de ces instants saisis.
En collaboration avec la Whitechapel Gallery de Londres, le Kunstmuseum de Berne présente la première exposition rétrospective de Zarina Bhimji: elle retrace vingt-cinq années de création d’une artiste aux multiples origines, qui aborde des sujets liés à son histoire personnelle, tels que la migration et la pensée postcoloniale. Née en 1963 de parents indiens, Zarina Bhimji grandit en Ouganda jusqu’à l’expulsion de la population indienne. Sa terre d’asile sera l’Angleterre, où elle s’installe avec sa famille. L’artiste choisit la tonalité poétique plutôt que le genre purement documentaire; elle puise dans ses souvenirs et construit une proposition plastique où l’image prend vie sous forme d’installations. A travers la photographie et la vidéo, elle nous invite au voyage.
ESTHÉTIQUE DU VIDE
Out of Blue (2002), vidéo présentée pour la première fois en Suisse, célèbre une nature universelle: le détail d’un courant d’air ou d’un chant d’oiseau rythme le film et forge la narration. De prime abord, «là, tout n’est qu’ordre et beauté» dans ces images fixes ou animées qui incitent le spectateur à la contemplation baudelairienne et le transportent dans un rythme envoûtant. L’homme n’est jamais directement présent dans ces atmosphères clair-obscur, où la lumière devient un protagoniste de premier plan.
Le discours poétique de Zarina Bhimji se construit autour d’une esthétique du vide. La présence de l’homme apparaît sous forme de traces, d’ombres passagères, et parfois de murs criblés de balles, signes d’une violence passée, éteinte, étouffée. On se trouve dans un espace intermédiaire, au cœur d’une atmosphère exotique qui s’avère parfois menaçante. Une beauté mélancolique et intemporelle émane de cette exposition, avec en filigrane le sentiment de nostalgie du pays perdu.
A ce titre, la série Love (1988-2007) se compose de quarante-cinq photographies réalisées en Ouganda. A la manière de Jeff Wall, l’artiste choisit parfois de les présenter dans des boîtiers lumineux, format qui fait écho aux vidéos et renforce l’impression de solennité incarnée par l’ensemble de l’exposition. De même, les compositions rappellent les paysages grandioses de Turner ou Caspar David Friedrich, dont la peinture n’a de cesse d’inspirer Bhimji. Elle construit un dialogue entre le paysage et les espaces intérieurs, environnements qu’elle considère comme deux types d’architecture évoluant au cœur du même système.
L’artiste convoque parfois plus explicitement l’histoire, comme avec l’installation de photographies She loved to breathe - Pure silence (1987), qui fait référence à l’arrivée des femmes asiatiques en Angleterre dans les années 1970. Celles-ci devaient alors se soumettre à un examen de virginité destiné à évaluer leur mariabilité.
Sous les photographies en noir et blanc suspendues dans l’espace d’exposition, Zarina Bhimji a répandu en une traînée de poudre du safran et du piment. L’odeur et la couleur des épices créent une correspondance avec les images qui renforce la dimension évocatrice de son œuvre.
TABLEAU INTUITIF
L’artiste effectue un processus de recherche conséquent avant de se lancer dans la production plastique. Le film Yellow Patch (2011), réalisé pour l’exposition de Berne, a nécessité sept ans de recherches. Par de nombreux repérages, Bhimji procède de manière sensible avec le lieu qui l’intéresse et accorde une attention particulière au dialogue avec les habitants. Ainsi, si l’être humain n’est jamais représenté dans son ensemble, ces voix rencontrées préalablement parlent à travers les pièces de Bhimji. L’expo du Kunstmuseum dresse un tableau intuitif et nous plonge dans la vision d’une artiste au parcours étonnant. Ces multiples esquisses sont l’occasion pour le spectateur de réfléchir à sa propre identité, elle aussi bien souvent plurielle.
Jusqu’au 2 septembre, Kunstmuseum de Berne, Hodlerstrasse 8-12, Berne, ma 10h-21h, me-di 10h-17h, www.kunstmuseumbern.ch






