«Il faut sortir de la sacralisation du sport»
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DÉCODAGE A l’heure des JO de Londres, le sociologue du sport Fabien Ohl livre son éclairage sur le dopage, la réforme des organisations sportives, la complaisance des politiques et des médias.
Tandis que débutent aujourd’hui les Jeux olympiques de Londres, le sociologue du sport Fabien Ohl, professeur à l’Université de Lausanne et fin connaisseur du monde sportif, revient sur les aspects les plus controversés entourant le milieu du sport. Il critique vertement la complaisance de certains politiques et médias et l’opacité des grandes organisations.
Aux JO, les contrôles antidopage sont légion, mais il existerait, selon certains, des moyens
pour les athlètes bien informés d’éviter les contrôles inopinés.
En savez-vous plus?
Fabien Ohl: Probablement que les Jeux ne seront pas absolument propres. Cependant, les organisateurs ne peuvent avoir une obligation de résultats. Ils ont une obligation de moyens et il me semble que la mobilisation contre le dopage sera plus importante qu’elle ne l’a été lors des JO de Pékin. Les équipes et les pays appliquent des politiques de lutte contre le dopage qui sont loin d’être uniformes. Mais dans l’état actuel de la lutte antidopage, je doute que des informations sur les contrôles circulent facilement. Il y a des contrôleurs, des laboratoires et des responsables déterminés et indépendants. Cela dit, les scandales surviennent après, et même si le doute est salutaire, on ne peut soupçonner tout le monde.
Certains athlètes, à l’image du sprinter américain Justin Gatlin, ont purgé leur peine de dopage et sont de retour à la compétition. Pensez-vous qu’il faille durcir les sanctions imposées aux tricheurs et les empêcher de revenir aux JO?
Actuellement, deux visions de la lutte contre le dopage s’opposent et chacune possède ses limites. D’un côté, il y a ceux estimant que la lutte contre le dopage est un échec et qu’il vaudrait mieux mettre en place une politique d’encadrement de la prise de produit, sur le modèle de la prévention en matière de drogues sociales. De l’autre, on constate une volonté ferme d’exclure à vie les sportifs dopés. Je doute de la première proposition, car elle risquerait d’entraîner le développement d’expérimentations hasardeuses et d’une industrie de la manipulation biologique. L’objectif de régulation ne serait pas atteint.
Et concernant l’exclusion à vie?
Cette option de répression sans limites soulève des questions éthiques. La consommation de cannabis, qui est sur la liste de l’AMA (Agence mondiale antidopage), tout en étant une drogue sociale n’ayant pas vraiment d’effet dopant, doit-elle être sanctionnée par une exclusion définitive? La non-soumission aux obligations de localisation des athlètes mérite-t-elle ce type de sanction? Comme dans d’autres domaines, un coupable doit pouvoir purger sa peine. Les sportifs, à l’instar d’autres individus, peuvent changer. On n’est pas nécessairement à vie un adepte du dopage.
La situation actuelle est une sorte de compromis entre ces deux options et une sanction de deux ans est déjà lourde pour quelqu’un dont le sport représente la principale
occupation.
La FIFA vient de créer un nouveau code éthique, qui supprimera le délai de prescription en cas
de corruption, ainsi qu’une
commission composée de
deux chambres. Est-ce
seulement un emplâtre
sur une jambe de bois?
Dans la situation actuelle, oui effectivement. Mais si plusieurs fédérations se mobilisent sincèrement et que d’autres modes de gouvernance s’imposent, la création de nouvelles commissions peut jouer un rôle. Mais à condition de leur donner un véritable pouvoir de contrôle ou de sanction, avec une composition qui ne soit pas endogame. Il est évident que si les responsables des organisations y placent leurs pions, comme c’est parfois le cas, elles n’auront
aucun rôle.
La FIFA comme le CIO sont des organisations tentaculaires, avec des ramifications un peu partout dans le monde. Sont-elles
réformables et si oui comment?
Impossible de dire comment les réformer. Ce serait trop long, trop compliqué et probablement que les propositions ne fonctionneraient pas. On peut parler d’organisation tentaculaire, mais il convient d’éviter de faire référence au modèle des mafias, ce serait trop simplificateur. Des liens existent certainement avec des mafias dans certains pays, mais ce n’est pas la caractéristique saillante du mouvement sportif. Il s’agit d’abord d’un réseau d’associations très dense. Ces associations se fédèrent au niveau national et international et si certaines fédérations fonctionnent très bien, d’autres sont évidemment plus obscures.
Existe-t-il une volonté de réformer ces organisations, afin d’en éradiquer les abus et d’y appliquer une politique de transparence?
Il y a tellement de situations différentes selon les pays et les sports que l’on ne peut parler de volonté collective. Mais il est vrai que des mobilisations se forment ici ou là, comme c’est le cas actuellement en Angleterre et en Allemagne, où de plus en plus de voix s’élèvent contre la politique menée par Sepp Blatter (le président de la FIFA, ndlr). De manière globale, je pense que beaucoup de dirigeants sportifs condamnent cette absence de transparence et de démocratie. Mais là encore, il y a une sorte de chape de plomb alimentée par l’idée que les critiques du sport correspondent à une trahison à l’égard du sport. Il suffit de voir à quel point des journalistes peuvent être maltraités lorsque leurs critiques déplaisent aux joueurs ou aux dirigeants. I
«Les contre-pouvoirs sont faibles»
Certains sportifs et dirigeants se permettent d’être au-dessus des lois, tout en méprisant les gens qui les admirent. Le spectacle généré par
le sport rend-il vraiment aveugle?
On essaie souvent de réduire le sport à cet aspect, mais il ne constitue pas un bloc monolithique. Il y a effectivement des dirigeants qui se sentent au-dessus des lois, parce que les contre-pouvoirs dans les organisations sont faibles. Les systèmes d’élections et de rétributions, souvent symboliques, font que des réseaux de personnes se soutiennent et sont solidaires. Il y a donc une omerta possible et une grande tolérance aux échanges de services rendus. Il en va des prochaines élections, des avantages que l’on glane ou des événements que l’on espère organiser. Mais il n’y a pas non plus de contre-pouvoirs externes assez fort. Le sport entretient le mythe de l’apolitisme pour conserver son indépendance. Les grandes fédérations sont en position de force, parce qu’elles ont un monopole sur un produit.
Les gouvernements n’ont donc pas
leur mot à dire?
Je dirais que les pouvoirs politiques des grandes nations sont très déférents à l’égard de certains sports, ceci afin de ne pas compromettre leurs chances d’obtenir une grande manifestation sportive. Par ailleurs, le traitement médiatique du sport ressemble très souvent à une célébration des héros sportifs. Les critiques sont peu nombreuses, notamment parce que beaucoup de journalistes valorisent fortement le sport. Si les politiciens et les journalistes n’osent pas vraiment prendre de risques, c’est avant tout parce que le sport est populaire. Il ne faut pas blesser les électeurs, ni froisser le lectorat par ses critiques. Il faut, selon moi, sortir de cette sacralisation du sport, pour le faire avancer. YSS
Londres parie sur la rentabilité
Contrairement à nombre de ses concitoyens, le premier ministre du Royaume-Uni David Cameron se montre confiant, faisant part d’estimations selon lesquelles les Jeux olympiques, qui s’ouvrent aujourd’hui à Londres, rapporteront 13 milliards de livres (19,92 milliards de francs) au pays sur les quatre prochaines années. La Lloyds Bank et le cabinet de conseil Oxford Economics évaluent même l’apport des Jeux entre 2005 et 2012 à 16,5 milliards de livres (25,28 milliards de francs).
Ces chiffres optimistes sont présentés alors que l’économie britannique n’est pas au beau fixe, s’étant contractée bien davantage que prévu au deuxième trimestre. Le produit intérieur brut a reculé de 0,7% d’un trimestre à l’autre après un repli de 0,3% sur les trois premiers mois de l’année. Ce qui confirme que le pays est entré à la fin 2011 dans sa deuxième récession en quatre ans.
David Cameron espère que les Jeux n’apporteront pas seulement des médailles à son pays. Dix-sept jours de rencontres économiques sont prévues en marge des Jeux et Londres espère conclure pour 1 milliard de livres (1,53 milliard de francs) d’accords économiques.
Les Jeux seront-ils rentables? Rien n’est moins sûr et le sujet fâche de nombreux Britanniques qui mettent les mesures d’austérité en regard des 9,3 milliards de livres (14,25 milliards de francs) qu’on coûté les Jeux, une somme qui a quadruplé depuis le budget prévu en 2005 quand les Jeux ont été attribués. Certains analystes n’y voient pas des «dépenses somptuaires», mais des investissements permettant de relancer l’économie. Une grande partie des gains est à espérer des visiteurs attendus et les Jeux sont aussi synonymes de création d’emplois.
D’autres analystes sont beaucoup plus sceptiques et notent que les touristes habituels risquent de bouder la capitale. A les entendre, les bénéfices à long terme sont en tout cas très difficiles à estimer et les Jeux ont peu de chances de stimuler l’économie de manière substantielle. Cité par la Tribune de Genève, l’expert de l’économie du sport Stefan Szymanski souligne que «payer pour la sécurité, le sponsoring et la préparation des différentes arènes sportives ne contribue pas à l’économie anglaise sur la durée».
Parmi les villes organisatrices, Los Angeles ou Atlanta ont été rentables, presque toutes les autres ont essuyé des pertes. L’Italie, pour sa part, a renoncé à se porter candidate pour 2020. Rachad Armanios





