Lundi, 20 mai 2013

A la découverte de Genève sans permis de séjour

VENDREDI 27 JUILLET 2012
Cédric Vincensini

VIVRE ENSEMBLE (III) • Organisées par l’association la Roseraie, les sorties du vendredi invitent des requérants d’asile et des sans-papiers à se rencontrer tout en découvrant Genève.

Assis sur les marches du centre d’accueil et de formation de la Roseraie, Alex, un Colombien d’une vingtaine d’années, décrypte l’édition française du Guinness Book muni d’un dictionnaire de poche. Il est 9h20. Il se poste devant le tableau indiquant les horaires des activités et expose le programme au Courrier. Alex cherche ses mots, et aimerait qu’on le corrige. Le jeune homme ne vit à Genève que depuis quatre mois. «Lundi, mardi, mercredi et jeudi, c’est cours de français. La langue c’est le principal», insiste-t-il. Et de pointer la case «vendredi matin»: «Là, c’est maintenant. C’est l’excursion.»

Depuis sa réouverture au mois de février, le centre tenu par l’association La Roseraie accueille des migrants sans distinction de statut au numéro 2, rue de la Maladière, à Plainpalais. Cinq jours par semaine, entre cent cinquante et deux cents personnes, principalement des sans-papiers et des requérants d’asile, viennent y suivre gratuitement des cours de français, d’informatique, de dessin et de peinture. Afin de familiariser les migrants avec Genève et de permettre que des liens se créent, l’association organise tous les vendredis matin des circuits découverte à travers la ville.

Accueillir tout le monde
La virée ne commence que lorsque assez de monde est réuni. «On ne veut pas pénaliser ceux qui n’ont pas l’habitude des plannings ou qui n’ont pas bien compris, explique Fabrice Roman, 30 ans, responsable du centre. La Roseraie fonctionne sur un principe de gratuité totale et d’horaires flexibles.» A l’heure du rendez-vous, seuls quelques habitués attendaient devant la porte. Les autres arrivent au compte-gouttes. Alors, on s’attable dans la salle d’accueil, on discute, on s’entraîne à lire le Petit Prince à voix haute. «C’est comme l’anaconda du Livre des records», s’exclame Alex devant la fameuse image du serpent qui avait avalé un éléphant. A 9h25, Olivier, le civiliste, accourt le sac à dos débordant de baguettes de pain.

Le sport fédérateur
Il est 10h lorsque Fabrice, accompagné de trois bénévoles, fait monter une vingtaine de participants dans le tram12. Direction: le bois de la Bâtie. Devant le Café de la Tour, au fond du parc, le «guide d’un jour» indique le Rhône en contrebas. «Il n’y a rien là-dessous», lance avec défi Fahrrad*, un jeune Afghan. Rana* et sa mère âgée, inquiètes de se perdre, demandent les noms de toutes les rues par lesquelles elles sont passées.

L’enclos des animaux offre un bon prétexte pour échanger quelques paroles. «Chez moi, j’ai aussi des chèvres», raconte avec fierté Amina*, une Sri-Lankaise d’une soixantaine d’années, avant d’expliquer les différences entre les mâles et les femelles. En signifiant un gros ventre avec ses mains, Lucie, originaire du Pérou, en profite pour demander comment on dit «enceinte» en français. Cette assistante en pharmacie vit à Genève depuis quelques mois, après avoir perdu son emploi à Barcelone où elle avait travaillé durant six ans. Elle vient au centre deux fois par semaine. Pour cette Péruvienne, les cours de langue ne sont qu’un prétexte, l’essentiel étant de se retrouver avec des gens et de découvrir un peu la ville, comme aujourd’hui.

Plus tard, une partie de foot s’improvise pendant que d’autres jouent au ping-pong. L’équipe d’Erythrée affronte «les mixtes», avec Lynss, une jeune bénévole, en qualité de gardien. Michel, un Congolais de 26 ans, marque fièrement deux buts. Il est venu en Suisse après que la Pologne lui a refusé l’entrée. Il souhaitait y faire des études de comptable. «Le sport, c’est une bonne manière de tisser des liens», souffle-t-il. Les Erythréens font bonne figure malgré leur défaite. «Ces sorties sont une véritable fenêtre d’insouciance», commente Sabrina, autre bénévole.

Adam est resté auprès de Daniela, enceinte de sept mois. Une discussion s’anime autour des «Wuayuu», une tribu du Venezuela, pays d’où vient le couple. Professeur d’anthropologie à l’université, à Genève, Adam s’est reconverti en aide-soignant. Sa femme, muséologue de formation, fait du baby-sitting. Tous deux ont émigré en Suisse à la recherche d’une vie meilleure. «C’est difficile, mais il faut continuer, affirme-t-il avec le sourire. Et puis, on est tellement heureux, c’est notre premier enfant», ajoute le futur papa.

Coopération autour du feu
La balade se poursuit au parc Surville, à Lancy, où merguez grillées, pain et salade sont prévus au menu. Au bout de quarante-cinq minutes d’efforts, le charbon n’a toujours pas pris. Fabrice, le responsable, sollicite l’aide du groupe voisin. Les pique-niqueurs sont des employés de Rolex. L’un deux parvient à faire démarrer le brasier. Il apporte aussi un reste de sardines au gros sel, puis revient accompagné de ses collègues, les bras chargés de restes, venant compléter le menu frugal prévu par le centre, budget serré oblige. Salade à la russe, tomates-mozza et côtes de porc grillées recouvrent la table. «Ça partait à la poubelle», explique-t-il. Fahrrad, l’Afghan, apostrophe les employés en anglais: «C’est quand votre prochain pique-nique?» Et des rires fusent de chaque côté de la frontière du permis de séjour. I

Photos: Cédric Vincensini

 

 

* Prénoms d’emprunt.

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