Le voile entre dans l’arène olympique
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JEUX DE LONDRES • Les sportives seront pour la première fois présentes dans toutes les délégations, mais certaines seront voilées. Au mépris des valeurs olympiques, dénoncent des spécialistes.
La femme olympique, modèle saoudien, va arriver et ne passera pas inaperçue: elle portera une tenue islamo-compatible, sera accompagnée d’un proche parent et devra respecter la non-mixité de la compétition. Sarah Attar, coureuse de 800 m, et la judoka Wodjan Ali Seraj Abdulrahim Shahrkhani se plieront à ces conditions pour participer aux Jeux de Londres qui débutent ce vendredi. L’Arabie saoudite, la plus conservatrice des six monarchies du Golfe, n’avait encore jamais aligné d’athlètes féminines dans une olympiade.
Deux autres pays qui avaient jusque-là barré la route des Jeux à leurs sportives, le Qatar et Brunei, envoient aussi leurs représentantes dans la capitale britannique. Du coup, les femmes seront pour la première fois présentes dans toutes les délégations nationales. A Barcelone, en 1992, elles manquaient à l’appel parmi une trentaine de pays.
Fin de l’apartheid sexuel
Londres en finit donc avec cet «apartheid sexuel», comme le nomme Fabienne Broucaret, auteur de «Le sport, dernier bastion du sexisme». Une avancée, oui, mais à reculons: le CIO autorise le hidjab, le voile islamique, au mépris de ses principes de neutralité, d’égalité et de non-discrimination. «C’est le revers de la médaille», soupire Fabienne Broucaret. «Certes il y aura des femmes dans chaque délégation, mais tout est fait pour rendre certaines invisibles. On ne peut s’en réjouir, autant pour le sport et ses valeurs fondamentales, que pour les femmes. Pour toutes celles qui se battent pour leurs droits, dont celui de disposer de leurs corps, c’est une régression.»
Surtout en cette période de montée en puissance des fondamentalistes dans de nombreux pays musulmans, où le droit des femmes reste bafoué. «C’est regrettable, car cela envoie un message très négatif à la grande majorité des musulmans attachés à la conception réformiste et moderne de l’islam et qui s’opposent aux conservatismes stériles ou aux fanatismes sectaires», déplore Charles Saint-Prot, directeur de l’Observatoire d’études géopolitiques de Paris.
Cette décision ne va pas améliorer le sort des femmes en Arabie saoudite, qui leur interdit par exemple la pratique du sport en public, ni améliorer l’image du Comité international olympique. «C’est une hypocrisie quand le CIO dit en même temps défendre les valeurs universelles du sport», dénonce Patrick Clastres, historien du sport et de l’olympisme. «Le CIO est dans une logique d’olympisation du monde. Cette ambition de recouvrir la planète se fait au prix de toutes les compromissions, comme pour les Jeux de Berlin en 1936 ou de Pékin en 2008. Il est victime de sa neutralité olympique qui est de «laisser faire». Le voile dans les stades, c’est le cheval de Troie de tous les extrémismes. »
Culturel ou religieux?
Quand il s’agit de descendre l’initiative des Français de porter un badge en faveur des droits de l’homme à Pékin, le CIO dégaine illico. Car la Charte olympique demande de laisser au vestiaire les convictions politiques ou religieuses. Alors pourquoi autoriser le voile islamique? Le CIO y voit un signe culturel et non religieux. Charles Saint-Prot abonde: «Le hidjab ne figure que dans le Coran pour ce qui concerne les femmes du Prophète. Ce n’est rien d’autre qu’une coutume ou une habitude sociale variant selon les pays.» Patrick Clastres n’est pas cet avis: « Les demandes du port du voile viennent des fondamentalistes qui ont une logique théocratique face à l’islam, un lieu où s’opère la confusion entre la religion et la culture. » La loi islamique en Arabie saoudite interdit par exemple que les femmes découvrent le moindre centimètre carré de leur peau.
Le CIO ne se mouille pas dans ce débat. «Selon la Charte olympique, ce sont les fédérations internationales qui sont responsables des règles relatives à la pratique de leurs sports (règles vestimentaires incluses) et qui doivent veiller à leur application», se contente de rappeler la porte-parole Emmanuelle Moreau. Fabienne Broucaret ne comprend pas ce «flou juridique»: «Il y a deux poids deux mesures. Il faudrait clarifier les choses: soit on interdit le voile, soit on autorise tous les signes religieux et politiques.»
Les signes de croix et les prières d’avant-match n’ont ainsi jamais été prohibés des compétitions olympiques.
Pour beaucoup, dont les associations féministes indignées, le CIO a fait entrer la religion dans l’arène olympique. Tout comme la FIFA, qui a accepté cet été le port du voile sur les terrains de football. Une décision qui ne sera toutefois pas appliquée lors des Jeux de Londres.
L’essentiel est ailleurs, à entendre le CIO: mieux vaut des femmes voilées que pas de femmes du tout. «Ce qui est important, c’est qu’elles puissent faire du sport et non pas les vêtements qu’elles ont choisi pour le faire», estime Hafid Ouardiri, directeur de la Fondation de l’Entre-Connaissance, à Genève. C’est pourquoi ce spécialiste de l’islam applaudit la décision saoudienne: «Concourir aux Jeux, c’est le plus beau cadeau qu’on puisse faire à ces femmes pour leur permettre d’avoir accès à tous les niveaux de la société et d’éviter que le voile ne les installe dans une réclusion définitive.»
Tout sauf un signe d’émancipation, pour Fabienne Broucaret: «Si ces femmes exerçaient leur sport dans la même tenue et dans les mêmes conditions que toutes les autres sportives, ce serait alors un signe d’émancipation et d’égalité.» Et cela leur permettrait d’être plus compétitives. Un voile réduit le champ de vision, tout comme une combinaison en plein soleil pénalise les athlètes. En 1992, l’Algérienne Hassiba Boulmer, musulmane, remportait la médaille d’or sur 1500 m, en short et tête nue. Sur 800 m, à Londres, Sarah Attar aura du mal à l’imiter dans sa tenue islamique. I
«La foi ne devrait pas être une barrière à la pratique du sport»
Selon le quotidien français La Croix, l’organisation des droits humains Human Rights Watch dénonçait en février 2012 la «politique discriminatoire systématique menée dans trois pays musulmans à l’encontre des femmes dans les domaines du sport et de l’éducation sportive», soit le Qatar, le Brunei et l’Arabie saoudite. Ce dernier pays s’étant distingué en ne ...L’argent du pétrole
Le CIO se rapproche toujours un peu plus de cette parité si chère aux yeux de son président Jacques Rogge. La représentation féminine pointait à 23% en 1984 à Los Angeles, puis à 43% en 2008 à Pékin. «Nous attendons une participation supérieure cette année», annonce la porte-parole Emmanuelle Moreau.
L’augmentation du nombre de sportives voilées n’y est pas étrangère. Si le hidjab s’impose peu à peu dans les stades, c’est aussi parce que certains pays comme l’Arabie saoudite ou le Qatar ont les moyens de se montrer très persuasifs... du point de vue financier. Pour l’historien Patrick Clastres, auteur de «Jeux olympiques, un siècle de passion», le CIO s’est couché devant les exigences des pays pétroliers: «Depuis une dizaine d’années, ils investissent dans le sport.
Les sponsors des Jeux olympiques sont redevables à ces pays.» Le CIO craint aussi les boycotts et l’organisation de «contre-jeux», à l’image des Jeux islamiques qui existent déjà.





