Autocélébration d’une Suisse morte
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L’IMPOLIGRAPHE
Dans une semaine, la Suisse se célébrera. Je dis bien «se célébrera», et non «célébrera sa fondation». Les autres Etats célèbrent généralement, lors de leur fête nationale, un événement fondateur, exemplaire, symbolique, une date qui est un signe ou un passage. Un 4 ou un 14 juillet... Nous, non. Il ne s’est rien passé le 1er août 1291 sur le Grütli. Rien de rien. Et aucun pacte n’a été signé ce jour là (qui n’est d’ailleurs pas celui de notre actuel 1er août, mais le 8 août, puisque le calendrier a changé entre-temps, passant de celui de Jules à celui de Grégoire). La Suisse n’a pas été fondée en 1291 par un pacte, mais en 1798 par une Constitution. Il n’y avait pas d’Etat suisse avant, rien qu’une addition de cantons. Et même si la République helvétique ne tint que le temps qu’elle avait d’utilité pour la France, c’est d’elle, et d’une révolution, non d’un pacte moyenâgeux, que vient la Suisse d’aujourd’hui.
Bref, dans une semaine, la Suisse se célébrera elle-même. Non telle qu’elle est, mais telle qu’elle veut encore se voir. Le 1er août, c’est la célébration d’une Suisse à jamais morte: la Suisse du «peuple des bergers, libre sur sa terre» (haute et féconde). Une Suisse rupestre, alpestre, agreste. La Suisse du hornuss, de la lutte au caleçon et du cor des Alpes. Pas la nôtre, de Suisse, pas celle dans laquelle nous vivons, pas cette «Hanse qui a réussi», comme la résume le géographe Jacques Lévy: un réseau de villes, dans un pays qui a peur des villes.
Nostalgie rupestre, Stéréotype de la Suisse montagnarde, Rêve sam’suffiste, teinté d’une couche d’écologisme pour classes moyennes: La Suisse se rêve comme village et n’aime toujours pas ses villes, mais le pays des Suisses change sans que les Suisses l’admettent: on est passé d’un pays de petites villes au milieu d’une grande campagne (de plaine ou de montagne) à un pays de villes encerclant des campagnes grignotées par les villes: «ce que nous ne voulons pas, c’est le funeste mélange que l’on commence à voir autour de nos villes, à savoir ces villages à moitié urbanisés et ces centres à moitié villageois», écrivait Max Frisch en 1955... soixante ans plus tard, on y est, dans des villes qui se nient comme telles et des villages qui n’en sont plus, anciens espaces ruraux désormais peuplés d’urbains fuyant les villes-centres, mais ne renonçant à aucun des avantages qu’elles leur procurent, et s’installant dans leurs nouveaux lieux de vie comme s’ils étaient (et de fait, ils le deviennent) des quartiers résidentiels de la ville. Et lorsqu’y résonnent encore le bruit des cloches du bétail, les nouveaux résidents portent plainte...
Mercredi, de braves gens s’entendront lire un pacte qui n’en est pas un, ferons exploser quelques pétards, partir quelques fusées, allumeront quelques lampions, regarderont un beau feu: ils célébreront un événement qui n’a jamais eu lieu et un pays qui n’existe plus, dans un pays qu’ils ne veulent pas voir tel qu’il est... Une fois par an, ils en ont bien le droit, après tout. Mais il faudrait bien qu’ils s’éveillent au lendemain de cette fête nostalgique: la réalité nous rattrapera toujours, et nous n’aurons jamais que le choix de nous y soumettre ou de la changer.
* Conseiller municipal plus ou moins socialiste en Ville de Genève.





