Dimanche, 19 mai 2013

Genève, l’amère nostalgie de Rousseau

MARDI 24 JUILLET 2012
La maison natale de Jean-Jacques Rousseau à Genève.
BRUNO PAYRARD

Tricentenaire • Le célèbre écrivain entretient un lien ambigu avec sa ville natale. C’est à Genève qu’il s’éveille à la lecture et qu’il découvre la notion de patriotisme. Mais ses écrits y seront plus tard jetés au bûcher.

«Je suis né à Genève en 1712, d’Isaac Rousseau, citoyen, et de Suzanne Bernard, citoyenne.» Ainsi écrit Jean-Jacques Rousseau. L’affirmation, extraite du livre I de ses «Confessions», a le mérite de la clarté. Un lieu, une date. Son ancrage genevois, qu’il assume.
Jean-Jacques voit le jour le 28 juin, au 40 de la Grand-Rue. Rive gauche, au cœur du quartier aristocratique, à deux pas de l’Hôtel de Ville, non loin de la cathédrale Saint-Pierre. C’est, chronologiquement, le premier des lieux de Suisse romande lié à la vie et à l’œuvre du philosophe trois fois centenaire que nous vous invitons à découvrir au long de cette semaine estivale.

Maison de la littérature
Longtemps, seule une plaque commémorative sur la façade rappelait aux passants où avait vu le jour Jean-Jacques Rousseau. Ce temps est désormais révolu. Aujourd’hui, la maison accueille, sur un étage, un espace et un parcours audiovisuel dédiés à l’auteur de «La Nouvelle Héloïse». Surtout, elle est appelée à devenir un lieu tout entier consacré à la littérature, sous l’appellation de «Maison de Rousseau et de la littérature». Salle de conférences, espaces d’exposition et de documentation, studios pour écrivains en résidence doivent progressivement prendre possession des sept niveaux du bâtiment historique. L’année du tricentenaire marque le coup d’envoi de cette nouvelle dynamique.

La relation à sa ville natale est incontournable de la vie et de l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Une relation complexe qui oscille entre nostalgie idéalisée de l’enfance et blessures profondes, qui le marquent pour la vie. Baptisé le 4 juillet dans la foi protestante, il est orphelin trois jours plus tard! Sa mère meurt «de fièvres persistantes», des suites de son accouchement, le 7 juillet 1712. Un drame qu’il évoque ainsi dans ses «Confessions»: «Je naquis infirme et malade; je coûtai la vie à ma mère et ma naissance fut le premier de mes malheurs.»

Passion de la musique
Le petit Jean-Jacques, qui a un frère, François, de sept ans son aîné, grandit entouré de son père Isaac, horloger, et sa tante Suzon – sœur de ce dernier – qui lui aurait transmis, de l’aveu même du philosophe, le goût et la passion de la musique.
En 1718, la vie des Rousseau prend un autre tour. Isaac s’installe sur l’autre rive du Rhône, dans le quartier populaire et horloger de Saint-Gervais. C’est là, dans l’atelier de son père, que le petit Jean-Jacques s’éveille à la lecture. Des gravures le montrent lisant et faisant la lecture à Isaac penché sur son établi. C’est là aussi, dans ce quartier industrieux et grouillant de vie, qu’il découvre la notion de patriotisme. Il écrira d’ailleurs plus tard, dans la «Lettre à d’Alembert sur les spectacles», comment son père la lui avait inculquée: «Jean-Jacques, me disait-il, aime ton pays. Vois-tu ces bons Genevois; ils sont tous amis, ils sont tous frères; la joie et la concorde règnent au milieu d’eux (…).»

Mauvais traitements
Pas sûr que la réalité colle à cette vision un peu idéalisée. En 1722, Isaac Rousseau doit s’enfuir à Nyon, après une altercation avec un officier français. Jean-Jacques est placé en pension chez un pasteur à Bossey, en pleine campagne (aujourd’hui en France voisine).
De retour dans sa ville natale en 1724, il commence un apprentissage l’année suivante chez un maître graveur, Abel ­Ducommun, installé rue des Etuves, sur la rive droite du Rhône. Hélas, les mauvais traitements qu’il y subit le dissuadent de persévérer. Le 14 mars 1728, trouvant les portes de la ville closes, il décide de ne plus rentrer. Il n’a pas 16 ans, la route devient (presque) son quotidien.

Reçu à Couvet
Converti au catholicisme à Turin, sur l’injonction de sa protectrice et  future maîtresse Mme de Warens, il tourne le dos à Genève pour un bon quart de siècle. Il y revient en 1754, est réintégré dans son Eglise, recouvre également son statut de citoyen. Mais l’installation de Voltaire, à qui Jean-Jacques s’oppose parfois violemment, met fin à son espoir de retour définitif au bout du lac.
En 1762, la condamnation d’«Emile» et du «Contrat social» par le Petit Conseil (qui les fera brûler!) rend Rousseau persona non grata dans sa ville natale. Un an plus tard, il renonce à sa citoyenneté genevoise. Il obtient ses lettres de naturalité neuchâteloise et est reçu communier de Couvet. Né Genevois au cœur même de sa ville, Jean-Jacques Rousseau meurt donc comme Neuchâtelois du Val-de-Travers, recueilli dans un château de
Picardie. I

 

Série: sur les pas du penseur

Cette série sur les pas de Jean-Jacques Rousseau doit beaucoup à la publication, ce printemps, d’un guide édité par l’Association Jean-Jacques Rousseau de Neuchâtel. Intitulé «Via Rousseau, Genève – île Saint-Pierre», il recense une trentaine de lieux en Suisse romande, répartis en étapes genevoises, vaudoises et neuchâteloises. Coordonnée par Michel Schlup, ancien directeur de la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel (dépositaire d’un très important fonds Rousseau), l’opération éditoriale fait la part belle aux citations du philosophe. Elle n’est donc pas une analyse littéraire de son œuvre. Si elle n’est pas (encore?) reconnue comme itinéraire culturel, la Via Rousseau peut se décliner en plusieurs parcours. Des panneaux posés aux divers endroits décrits dans le guide complètent les informations fournies. Disons plutôt qu’ils les compléteront lorsqu’ils seront tous posés. Pour l’heure, il en existe une petite dizaine, avant tout dans le canton de Neuchâtel. SDx

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