Mardi, 21 mai 2013

«Seule la peur peut inspirer un tel geste»

SAMEDI 21 JUILLET 2012

SACERDOCE • Ce printemps, deux femmes ont été expulsées «manu militari» de la basilique Saint-Pierre. Leur grande faute? Etre respectivement prêtresse et évêque excommuniées. L’une d’entre  elles prend la parole.

«C’est le pire souvenir de ma vie de catholique», regrette l’évêque autrichienne Christine Mayr-Lumetzberger, 56 ans, à propos de l’expulsion dont elle a été victime, en avril dernier, à Rome. Si cette religieuse excommuniée (l’Eglise catholique ne tolère aucune ordination de femmes, ndlr) a commencé par se taire à ce sujet, elle choisit aujourd’hui de parler. Elle s’explique au téléphone, jointe en Autriche où elle réside: «Car d’autres femmes pourraient être concernées.»
Le souvenir remonte au printemps: en visite à Rome, elle décide avec Jula Cordero, femme-prêtre américaine, de se rendre à une messe à la basilique Saint-Pierre. Elles s’y rendent en simples croyantes, et ne portent pas le col bien connu des prêtres – Christine Mayr-Lumetzberger se défend de toute intention de provocation. Mais les officiants, que les religieuses ont rencontrés le jour précédent, les reconnaissent. Quand l’un d’eux les empêche physiquement de s’approcher de la table de communion, les autres restent de marbre. Choquées, les deux femmes se réfugient sur un banc éloigné. Elles décident alors de remettre leur collerette, et c’est ainsi qu’elles visitent plus tard la crypte, d’où elles seront aussi délogées. «Je n’aurais jamais imaginé qu’un prêtre en habits liturgiques puisse empoigner physiquement une femme prêtre! dénonce Christine Mayr-Lumetzberger. Si un gardien de musée s’en prenait physiquement à une femme, cela déclencherait un tollé.»

Mais l’Eglise est un monde à part. Seul le journal espagnol La Vanguardia a relaté les faits, en avril dernier. A début juillet, la radio alémanique DRS2 s’en est fait l’écho à l’occasion d’une interview anniversaire, dix ans après l’ordination de l’ecclésiastique excommuniée, ainsi que le site Infosperber.ch.

«Ils nous ont adoptées»
L’évêque , qui n’en est pas une au yeux de l’Eglise catholique romaine, fait partie des sept femmes ordonnées prêtresses en 2002 sur le Danube par l’évêque schismatique et théologien de la libération Romulo Braschi. Après l’ordination presbytérale, Christine Mayr-Lumetzberger a reçu l’épiscopat des mains de plusieurs évêques dans un lieu gardé secret. L’excommunication a aussitôt été prononcée,  et confirmée en 2003. Début juillet, soit dix ans plus tard, elle a évoqué les débuts de l’aventure au micro de la DRS2: «Nous ne pensions pas trouver un évêque qui nous ordonne et nous impose les mains.» L’imposition des mains constitue en effet la «matière» du sacrement, c’est-à-dire son signe sensible. «Et le plus beau, c’est que les gens ont ensuite simplement adopté notre pratique. Ma vie d’évêque est devenue possible», a-t-elle confié.

Pour elle, la sentence n’a pas été déterminante. «Je n’ai pas de contrat de travail avec l’église, je gagne ma vie autrement et n’exerce ma fonction que parce que les fidèles me le demandent.» Ce qu’ils font. Lorsque la journaliste de la DRS2 lui demande si «les gens sont nombreux à vouloir faire célébrer un mariage ou un baptême par une évêque excommuniée», elle répond: «Je crois que cette notion n’intéresse que les spécialistes du droit ecclésiastique, pas la population qui ne saisit pas très bien le sens de la sentence. A la limite, les gens se sentent même solidaires.» Elle poursuit: «On aurait dû nous inviter à débattre de ces questions. Mais quand on ne sait pas communiquer, on excommunie, on actionne les manettes du pouvoir.» Si elle ne s’estime pas révolutionnaire, elle juge que le temps des pétitions est passé: «Il faut poser des actes.»

Un recul de la tolérance?
Au téléphone, elle précise que «l’excommunication n’exclut pas de l’Eglise catholique, mais seulement de la «pleine communion.» Et rit: «Le langage des hommes d’Eglise n’est pas tout simple à comprendre.» L’événement survenu à la basilique Saint-Pierre est-il le signe d’un recul de la tolérance? «Je ne sais pas. En dix ans, j’ai expérimenté des tensions. certains évêques acceptent très bien ma présence, d’autres moins. Mais je n’ai jamais vécu cela.» Si elle reste prudente quant aux tentatives d’explication, elle juge que seule la peur peut expliquer un tel comportement – celle que peut inspirer toute personne représentant la liberté, et la concurrence. Dans un livre qui vient de paraître en allemand, elle trace le portrait rêvé de l’Eglise du troisième millénaire, ouverte, démocratique, sensible. Elle y prône le modèle du prêtre ouvrier, qui ne dépend pas financièrement de l’Eglise – ce qui garantit aux femmes notamment une certaine liberté. Et invite à repenser ce modèle: «La moitié des fonds recueillis viennent des femmes, mais ils sont à la fois administrés par les hommes et destinés à d’autres hommes.» I

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