Le désespoir d’une victime du capitalisme porcin
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AU PIED DU MUR
Il y a un an, le 14juillet 2011, Daphné Leef, une jeune vidéographiste de Tel Aviv, plantait sa tente sur le boulevard Rothschild, en plein quartier résidentiel de la riche métropole israélienne, pour exiger, entre autres, le droit au logement. Un mois et demi plus tard, 400000 manifestants reprenaient ses revendications lors de la plus grande manifestation de l’histoire d’Israël, exigeant la «justice sociale», soit la fin d’un système économique néolibéral d’une dureté extrême. «Le logement, l’éducation et la santé ne sont pas des marchandises, ce sont des droits!»; «Non au capitalisme porcin, retour à l’Etat Providence!», a-t-on pu entendre dans toutes les villes du pays.
Un an plus tard, jour pour jour, Moshe Silman, un entrepreneur de Haïfa âgé de 57ans, s’immolait par le feu à la fin d’une des manifestations commémoratives du grand mouvement social de l’an dernier. Au moment où nous rédigeons ces lignes, Silman est entre la vie et la mort.
Il n’était pourtant pas pauvre, ni sans logis ni sans emploi: jusqu’à il y a quelques années, il vivait dans l’aisance, des revenus de sa petite société de transports. Silman est la victime d’un système qui écrase non seulement les plus pauvres, mais aussi une partie des classes moyennes, soumises aux diktats des banques et de ceux qu’on appelle les tycoons (nababs), les quelques dizaines d’oligarques qui dirigent l’économie israélienne.
Au-delà des motivations personnelles, il y a dans le geste désespéré de Moshe Silman l’expression d’un bilan du grand mouvement de protestation de l’an dernier. Bilan négatif, confirmé par le nombre modeste de participants aux dernières manifestations. Le gouvernement n’a cédé sur rien, et même les timides recommandations de la commission dirigée par le professeur Manuel Trachtenberg, que Benjamin Netanyahou avait instituée pour calmer le jeu, ont immédiatement été mises à la poubelle.
Pour capitaliser sur le mouvement protestataire de masse, il aurait fallu effectuer un double saut qualitatif: d’une part, s’en prendre au gouvernement et mener campagne pour sa démission et de nouvelles élections; d’autre part, politiser le mouvement en liant les revendications sociales aux mauvaises priorités nationales que sont la colonisation et le budget militaire. Mais c’est précisément ce que les dirigeants autoproclamés du mouvement se sont refusé à faire: «Nous ne sommes pas un mouvement politique», continuent de clamer inlassablement Daphné Leef et sa camarade Stav Shaffir, se cantonnant à la dénonciation du «système économique porcin», et privant ainsi le mouvement de perspectives politiques.
La situation est aujourd’hui pire qu’il y a un an, et c’est un sentiment de gâchis énorme qui prévaut dans le bilan de la mobilisation sociale. C’est sans doute là la raison des divisions qui ont marqué les manifestations du week-end dernier, les plus démunis, mais aussi les plus politisés, faisant le choix de rassemblements séparés qui se sont souvent terminés par des affrontements avec la police et des arrestations.
Pour reprendre de l’élan, le mouvement social doit aujourd’hui sortir de son refus de faire de la politique, ce qui suppose un positionnement clair sur l’occupation coloniale et les menaces de guerre contre l’Iran.
* Militant anticolonialiste israélien, fondateur du Centre d’information alternative (Jérusalem/Bethléem).





