Samedi, 18 mai 2013

Apocalypse noire et lumineuse

DIMANCHE 22 JUILLET 2012
Le front orné de lauriers dorés, Empédocle évolue en frise devant une pietà refigurée.
Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

AVIGNON De la sereine tragédie d’Empédocle au noir vibratile du peintre abstrait Rothko, Romeo Castellucci suit avec intensité l’orbite de l’absence au monde. D’une infinitude aussi fascinante que ouatée.

Au Festival d’Avignon, les destins croisés d’Empédocle et du peintre Mark Rothko (1903-1970) se ramifient d’échos que The Four Seasons Restaurant de Romeo Castellucci parvient magnifiquement à étreindre. L’un, philosophe démocrate, refuse le trône que lui offrent ses concitoyens. Banni, il opte pour une mort volontaire comme geste panthéiste émancipateur. L’autre, dont l’expressionnisme abstrait convoque la mythologie comme commentaire de l’histoire actuelle, choisit le retrait de ses toiles de l’espace prévu par son commanditaire, le restaurant chic new-yorkais Four Seasons, puis se suicide, douze ans plus tard.
La formule première du théâtre alchimique de Castellucci, ce qu’il vise, c’est l’absorption du spectateur par le trou noir de son installation scénique et plastique: on dirait presque le lavage de l’œil. Ceci afin de convoquer un autre rapport à l’image permettant à la communauté de «travailler avec le pouvoir de l’imagination et de l’esprit», relève l’artiste rencontré à Avignon. Ainsi, les sons démesurément amplifiés et captés par la NASA aux confins des galaxies Perseus ouvrent sa sensorielle odyssée.

RITUEL ANXIOGÈNE
Dans un décor de gymnase, onze juvéniles beautés apparaissent. Elles sont vêtues en Amish, communauté anabaptiste vivant à l’écart de la société contemporaine, et auprès de laquelle leurs costumes furent commandés. «L’image de la femme est celle croisée chez Botticelli et Duchamp: une grâce, mais armée.» Friedrich Hölderlin, dont elles interprètent des fragments de sa tragédie inachevée, La Mort d’Empédocle (1797-1800), ne fut-il pas défenseur de la Révolution française et acteur de la révolution souabe? Nos incertaines partisanes, bientôt munies de mitraillettes qui ne serviront jamais, se coupent la langue d’un petit ciseau. «Métaphoriquement, il faut se retrancher la langue pour proférer la parole poétique, car son fondement n’appartient pas au monde de la communication, mais à celui de la réalité», explique Castellucci.
A ce rituel anxiogène succède une promesse permanente d’éveil, invitation à explorer le matin des choses plutôt que leur nuit. Fidèles à une choralité antique, les adolescentes évoluent, comme en répétitions, dans un jeu stylisé d’apprenties tragédiennes rimant avec la peinture de la Renaissance. «La lecture d’Hölderlin suscite une impression d’épure identique au théâtre nô, d’une effrayante beauté, relève Castellucci. Les gestes stéréotypés des interprètes se réfèrent à l’esthétique néoclassique. Est convoquée sur le plateau une rhétorique associée à un mauvais théâtre emphatique.»
De leurs corps emmêlés devenus matrice, elles s’accouchent à tour de rôle. Avant de délaisser, une à une, nue, le plateau, parfois avec une expression d’effroi mélancolique évoquant Masaccio et sa composition quattrocento Adam et Eve chassés du Paradis. Cette maïeutique sororale a ainsi les traits d’une pathogenèse. Pour un tableau vivant et animé, bouleversant comme rarement.

PLUMES BOUILLONNANTES
Assurément, pour Rothko, il y a toujours trop de lumière pour comprendre le monde. Du coup, la seconde partie qui s’inspire de ses toiles bichromiques, module son sombre en le rehaussant de liseré blanc et de plumes bouillonnantes devenues nuées violemment agitées et spiralées par une soufflerie. Est-ce un hasard si l’on entend alors l’extatique «Ne me quitte pas», d’une Isolde transfigurée par la mort qui vient, dans le poème wagnérien? Libéré des effets du monde, on s’ouvre soudain à lui. Au fond de la rétine scénique, s’estampe le portrait d’une femme, voile sur la tête, yeux clos, peut-être en signe de pureté ou d’insondable tristesse.
«Les yeux baissés est la clef de cette image d’une prostituée réalisée par l’Américain E. J. Bellock. Ou comment retrouver figure humaine. Sans que l’on puisse y voir une icône de la Vierge, rappelons que Le Caravage faisait poser des catins pour ses représentations de Marie-Madeleine.» Rothko, lui, assurait n’être «intéressé qu’à exprimer les émotions humaines fondamentales – la tragédie, l’extase, le destin.» A l’instar de l’Américain et du peintre français Pierre Soulages, le noir est ici pour Castellucci puissance d’ébranlement. Mais surtout, couleur de l’origine, d’où filtre non pas la fin de la lumière, mais sa cause: la vie.

 

Jusqu’au 25 juillet, Festival d’Avignon, www.festival-avignon.com

Puis du 17 au 27 avril 2013, Théâtre de la Ville, Paris, et en tournée.

Vous devez être loggé pour poster des commentaires