La danse des cultures et des pierres de Cherkaoui
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AVIGNON • De la poésie minérale à la «guerre des pierres», Sidi Larbi Cherkaoui mêle les expressions chorégraphiques avec inventivité.
Une colonne vertébrale géante s’agite comme herbes au vent articulant en éventail les onze danseurs vêtus de noir qui la composent. Puz/zle, présenté jusqu’à vendredi au 66e Festival d’Avignon, déploie une ductile calligraphie du vivant étagée sur les immenses marches disjointes d’un temple filant vers le ciel.
Dans le sillage de Babel (2010) qui interrogeait, pour l’artiste, «le chaos du monde et la manière d’y trouver sa place», ce nouvel opus pose un saisissant chaînage des corps. Il évoque autant l’ADN de notre commune humanité que le multiple culturel se déployant dans la grammaire chorégraphique métissée ciselée par Cherkaoui, pour échapper à l’impermanence de la vie.
«Parfois on vit notre vie éclatée, avec tous ses morceaux que l’on essaie de rassembler», relève l’artiste en Avignon. D’où, «cette envie d’ordre chez l’être humain, une manière de simplifier la réalité. Tout est alors cadré, cloisonné, pour comprendre les choses.»
Creuset des cultures
Aux yeux du chorégraphe, «les choses doivent aller en tous sens, pour avoir un sens.» A la Carrière de Boulbon, on retrouve l’esthétique qui s’est fait un nom ici et ailleurs. Avec force, elle hybride: danse éminemment physique, thèmes existentiels – la finitude, la lutte, le corps souffrant –, scénographie imposante et musique harmonique live ou électro. Le groupe A Filetta revisite ainsi la tradition vivante des polyphonies corses qui se tuilent en sinuosités aux oscillations vocales de la Libanaise Fadio Tomb El-Hage. Tous sont intimement intégrés à l’espace scénique et au canevas chorégraphique. L’âme cinéphile s’ébroue, elle, à la stridence de la flûte empaumée par Kazunari Abe. Elle reconduit le souffle épique du film Ran d’Akira Kurosawa en vrillant l’air avec le solo d’un Lear coréen tressautant d’hébétude dans sa folie.
Sur la crête de ces états «mouvementés», inspirés de déplacements organiques, naturels, l’on ne distingue plus ce qui manipule et ce qui est manipulé. Prenez l’agitation lente, magnétique, de ce duo échangeant les rôles du marionnettiste et de la figure actionnée par d’invisibles fils. Les danseurs composent sans relâche les ressacs de vagues physiques. Ephémères dans l’énergie qu’elles dégagent, elles s’enchaînent, à la fois libres et contraintes. Ailleurs, se déploient des ondoiements hip hop avec une belle relecture du popping, ces contractions musculaires rythmées, décomposées ou non. Puis, c’est l’alphabet gestuel narratif du Nord de l’Inde (kathak) et sa poétique expressivité de mains papillonnantes. Ou le butô aux gestes tourmentés, crispés d’arbre mort. Ce chorégraphe à l’imaginaire arborescent sait précipiter artistes et gestes jaillis de tous les horizons avec un sens rarement égalé de l’équilibre.
Jardin minéral
Chez ce fils d’une Belge catholique et d’un Marocain musulman, les murs disent les cicatrices jamais refermées d’un monde balafré par l’Histoire. Les décors poussent ainsi souvent les corps à échafauder de nouvelles expressions pour s’affirmer et survivre. En témoignent les hautes murailles carcérales de Foi (2004) ou les boites catafalques croisées dans Sutra (2008). Elles laissent ici la place à un immense jeu architectural de dominos géants. D’une simplicité remarquable, ces rectangles imitant la pierre transforment constamment l’espace et cadrent les actions et statuaires corporelles à la manière d’un puzzle.
Au ralenti, les danseurs s’avancent maintenant vers le public, brandissant un pavé cubique. Ce dernier reste fiché au creux de la main d’un membre de cette tribu humaine «tentant de se rassembler, telle une fourmilière, avec des rituels bizarres», selon le chorégraphe. La pierre embraie ici le corps de l’interprète, entraîné dans un mouvement tourmenté, par son arme même, dont il ne peut se départir.
In fine, un corps blanchi – proche du butô – est extrait d’une urne minérale. Il déambule au milieu d’un chemin de dalles pierreuses, qui survivent à tout. Entre le premier et le dernier homme, cette figure archétypale souligne la prégnance, dans le travail de Cherkaoui, d’une théâtralité fantastique post-apocalyptique héritée de l’univers manga. Avec Puz/zle, les plus belles rencontres se font partout, mais surtout vers l’ailleurs.
Jusqu’au 20 juillet. Festival d’Avignon. Rens: www.festival-avignon.com





