Vendredi, 24 mai 2013

La paix, une loque?

MERCREDI 18 JUILLET 2012

DES HISTOIRE ÉDIFIANTES

Avec les «personnes astreintes au service civil» (selon la terminologie officielle) que je côtoie tous les jours, nous parlons rarement de l’armée ou d’antimilitarisme. Vais-je regretter le temps où nous intervenions bruyamment à chaque procès d’objecteur, à chaque défilé militaire?

Nous n’avons pas gagné la partie. Des jeunes hommes échappent à la prison, c’est tant mieux. Mais les tanks, la Légion et les parachutistes colorent toujours le défilé du 14 juillet français et, ici, le GSsA s’épuise en initiatives assez peu populaires, en conseils électoralistes, en réformettes du service civil, voire en rapetassages de l’armée.

Il y a plus de quatre-vingts ans, un jeune libertaire roumain lançait à travers le monde une vaste enquête sur l’opportunité de fonder une Internationale pacifiste, «fédération suprême, apolitique, de tous les groupements qui luttent pour la paix». Il reçut quelque 160 réponses d’écrivains, de philosophes, de militants. Quelques-uns répondirent sincèrement, la plupart se dirent convaincus par cette initiative, certains exprimèrent des réserves. Inutile de dire qu’aucune Internationale pacifiste ne sut fédérer les efforts en faveur de la paix ni empêcher les guerres à venir.

Pour les anarchistes, cette démarche était évidemment insuffisante. Le Belge Hem Day, qui paya d’ailleurs de sa personne, voulait qu’aux paroles s’associent des actes: «Anarchistes, nous estimons juste de défendre et de prôner l’objection de conscience, dont le geste précis et formel de révolte individuelle contribue puissamment à entretenir l’esprit de révolte, que nous jugeons indispensable pour l’action révolutionnaire collective.» – Le service civil contribue-t-il à entretenir l’esprit de révolte?

Plus généralement, Madeleine Vernet estimait que «le mot ‘pacifisme’ prête maintenant à confusion. Des gens se disent pacifistes, c’est-à-dire amis de la paix, sans être pour cela d’irréductibles ennemis de la guerre.» L’historien Max Nettlau alla jusqu’à rédiger une brochure d’une trentaine de pages pour développer sa critique: «Cette pauvre paix que tous professent d’aimer et de respecter si profondément est une vraie loque, qu’on affirme toujours menacée, précaire, chancelante, sûre d’être sacrifiée tôt ou tard, et sa défense sérieuse, le plus grand des crimes une fois que les dominateurs ont proclamé la guerre, est mal vue aussi, puisque des sentiments pacifistes généreux pourraient faire tort à cette chère guerre qu’on prétend faire précisément pour conquérir la paix – et ainsi de suite.»1

Cette pauvre paix, elle vaut quand même mieux qu’un monde en guerre. Mais les proclamations, les tables rondes et les bonnes résolutions sont, elles, de vraies loques... Vouloir moins d’armée, moins de Pilatus bombardiers, moins de bombes à sous-munitions, voire une Suisse sans service militaire, quel rapport avec un monde de paix?

Les jeunes hommes qui font du service civil acceptent les règles du jeu, on ne saurait leur en tenir rigueur. Mais ils ont fait un pas de côté, pour arrêter, pour réfléchir, comme le conseillait Gébé. Un pas de côté pour sortir des schémas, pour sortir de nos têtes, pour sortir de nos gonds. Un pas vers un autre monde.
 

  • 1. Tous ces textes peuvent se lire à la bibliothèque du CIRA, www.cira.ch
 

* Coordinatrice du Centre international de recherches sur l’anarchisme (CIRA), Lausanne.

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