Dimanche, 19 mai 2013

Six ans après les faits, il persiste à accuser des policiers d’abus

JEUDI 19 JUILLET 2012

LAUSANNE • K. dit avoir été giclé avec du spray au poivre, après un «déplacement» dans un bois. Une pratique qu’un ancien policier atteste, au premier jour du procès.
 

Les yeux dans les yeux, K. et F. maintiennent chacun leur version des faits. Le premier accuse le second, un policier lausannois, de lui avoir giclé du spray au poivre à la tête, dans le bois de Sauvabelin. Le second nie. La tentative du président du Tribunal de police d’Yverdon, Eric Eckert, de faire craquer l’un ou l’autre des adversaires est resté vaine, hier en fin d’après-midi. Six ans et demi après les faits, l’affaire a déjà passé devant les tribunaux d’arrondissement de Lausanne et de Nyon, le Tribunal fédéral et la Cour de cassation. Le nouveau procès de cette affaire s’est ouvert dans la capitale du Nord vaudois. Il doit durer jusqu’à demain, en présence, cette fois, du procureur général Eric Cottier.

«Bon client» de la police
K. persévère dans ses accusations. Les faits remontent au petit matin du 1er janvier 2006. Arrêté une première fois par la police vers 5 heures lors d’une bagarre, le jeune homme de 16 ans se plaint d’avoir pris des claques et des coups, dans le panier à salade qui l’a conduit à l’hôtel de police. Peu après avoir été relâché, il fonce au Sidewalk, un restaurant pour noctambules de la place du Tunnel. Mais un fourgon de police vient de s’arrêter en face. «Bande de fils de p***, un jour vous allez le regretter, ce que vous m’avez fait!», lance K. face au fourgon, dans lequel cinq agents se trouvent.
A l’audience, il relate ses injures sans détour. Tout comme il déroule son récit de manière fluide, dans un langage policé. Aujourd’hui âgé de 23 ans, il a un CFC de concierge et un permis F en poche. Tiré à quatre épingles, il semble loin le temps où il fut un «bon client» de la police lausannoise. Entre 11 et 14 ans, cet Erythréen élevé par sa seule mère égrénait un chapelet d’incivilités et de petits délits.

Deux récits divergeants
Au premières heures de l’an 2006, les vociférations de K. attirent une petite foule sur le trottoir: «Le but était de l’éloigner du point chaud», justifie le brigadier S., coaccusé. K. est donc embarqué et le fourgon grimpe la rue de la Borde. Dès ce moment, les versions divergent. S. affirme qu’il oublie un instant son passager, accaparé par un appel radio réclamant une intervention dans le quartier de La Sallaz. Le fourgon prend cette direction. Arrivé aux abords de l’Hermitage, il débarque K. devant un salon de thé. Un instant plus tard, la centrale annule l’intervention.
Le récit de K. est tout autre. Il ne se souvient pas d’un appel radio et croit qu’il sera ramené chez lui, parce qu’il a donné son adresse. Le fourgon s’arrête 800 mètres plus loin que le salon de thé indiqué par S., en plein Bois de Sauvabelin. K. reçoit l’ordre de sortir mais demande d’être ramené chez lui. Un policier lui ordonne de «dégager». Il obtempère, s’éloigne de quelques pas. Dans son dos, F. lui lance: «Ah tiens, j’ai oublié…» K. se retourne et F. actionne brièvement son spray au poivre. K. est touché sur le côté gauche, de la nuque au bas de la joue, mais pas directement dans les yeux.
Désormais seul, il retourne au Sidewalk, pour se rincer le visage. Avec deux potes, il se rend à l’hôtel de police, dans l’idée de se plaindre. Une demi-douzaine d’agents l’accompagnent jusqu’à un local pour se rincer une seconde fois. Puis, de retour à la réception, sa colère explose et il se fait expulser par deux fois. A la fin de son récit, le président l’interpelle sur un ton solennel: «Vous n’inventez pas? Vous n’exagérez pas? Vos accusations sont graves…» K. maintient, posément.

«Déplacement»
Qui croire? Un ancien policier lausannois, membre de la brigade des mineurs au moment des faits, livre un témoignage favorable à K... et peu reluisant pour la police lausannoise. D’abord, il rapporte une conversation avec une collègue non impliquée et une membre de la patrouille en cause, acquittée depuis. Cette dernière, une fois l’action pénale lancée, avait dit qu’«elle ne se faisait pas trop de souci pour l’instruction parce que les versions des policiers s’étaient accordées.»
Ensuite, l’ancien policier évoque les «déplacements» de dealers présumés, «des ex-Yougoslaves, des Africains», jusqu’au bois de Sauvabelin ou même jusqu’à celui de Prilly. Il les a observés dès son entrée en 1997. «J’ai aussi participé à ce genre d’opérations», admet-il. «On contrôlait quelqu’un à la place Bel-Air, on ne trouvait rien. Par dépit, on l’emmenait dans le bois. Comme ça, pendant 3/4 d’heure il ne faisait pas ses affaires au centre-ville… C’est du délit de sale gueule.» La hiérarchie n’ignorait pas la pratique du «déplacement». Un jour, un supérieur demande d’arrêter avec Prilly: la police de Prilly «en avait marre de se retrouver avec ces gens».
Selon lui, il y avait aussi un bonus en option: «Il y avait parfois un petit cadeau. J’ai vu des collègues se faire prendre en photo avec un Africain tenu sous le bras, parfois il y avait du sprayage, parfois un coup.» Quant au récit de K., il est «compatible avec ce qui se faisait», précise-t-il. «Connaissant son comportement, c’était le client idéal.»
Enfin, en réponse à une question de la défense, l’ancien policier a créé la surprise: K., à une époque où il était majeur, a été un indicateur. Il avait permis l’arrestation d’une bande qui s’apprêtait à braquer un commerçant. Un épisode bien postérieur aux faits en cause… I

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