Mercredi, 22 mai 2013

Révolution sociale attendue en Tunisie

SAMEDI 14 JUILLET 2012

MAGHREB • Si la destitution de Ben Ali a fait souffler un vent de liberté, la révolution semble s’être arrêtée à mi-chemin. Tour d’horizon à Tunis avec des acteurs du changement.

de retour de tunisie

Le Jasmin aurait-il complètement fané au Maghreb? En Tunisie, le gouvernement à majorité islamiste modéré du parti Enahda, sorti des urnes à fin 2011, ne convainc pas les acteurs de la société civile qui ont participé à la révolution du 14 janvier de la même année. A Tunis, Le Courrier a rencontré des représentants d’associations et de syndicats étroitement mêlés aux révoltes populaires qui ont fait chuter le président Zine el-Abidine Ben Ali1. Aujourd’hui, quels sont concrètement les acquis de la révolution? Quelles en sont ses limites?
«Nous avons conquis la liberté de parole, d’opinion et de circulation! Auparavant, nous étions cantonnés à nos bureaux», rappelle Alhem Belhadj, présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates. Un changement qui a signifié aussi la fin de la peur pour les militants de tous bords. Terreur d’être arrêté, torturé, emprisonné par les sbires du gouvernement.
Cette liberté est cependant toute relative. «Cela vaut surtout dans les régions de l’intérieur, comme Sidi Bouzid ou Gabes, où les mouvements de protestation sont très puissants, exigeant un changement du modèle de développement du pays. A Tunis, il n’ y a pas de liberté. Notre manifestation du 9 avril dernier a été réprimée avec une violence inouïe par la police», explique Maher Hamdi, de l’Union des diplômés chômeurs, qui a joué un rôle majeur dans la révolution, après l’immolation du jeune sans emploi Mohamed Bouazizi.
Constat partagé par Alhem Belhadj: «La coalition des femmes pour la citoyenneté et l’égalité s’est vu récemment refuser l’autorisation d’organiser une manifestation.» Du côté syndical, Nizar Amami, membre du comité directeur de la Fédération syndicale de la Poste, note que le changement a surtout eu un impact au niveau syndical dans le secteur privé, le secteur public ayant toujours pu se défendre, y compris par la grève. «On assiste à beaucoup de manifestations de colère populaire à l’intérieur du pays», confirme-t-il.

L’islamisme fait diversion
Autre limite, toutefois, à la liberté chèrement conquise: les attaques menées depuis un an par des extrémistes religieux supposés, nommés salafistes, contre certains artistes, galeries d’art et journalistes. Des actions pour une large part tolérées par les autorités. C’est ce laxisme qui préoccupe le plus la société civile. Bien davantage que d’éventuels dangers pour la laïcité de l’Etat, déjà toute relative selon certains, ou de l’imposition d’une loi religieuse par le nouveau pouvoir politique.
Les mouvements de la gauche radicale assurent même que la question du dogmatisme religieux est utilisée par l’Etat pour faire diversion. «Les vrais problèmes des Tunisiens ne sont pas la charia ou le voile, ce sont l’emploi, la précarité, le développement des régions marginalisées, la corruption, etc.», rétorque Maher Hamdi. Même son de cloche chez Fethi Chamki, porte-parole de l’association Raid-Attac Cadtm: «Centrer le débat sur l’islamisation va dans le sens des intérêts du parti au pouvoir. En réalité, le parti Enahda se moque bien d’imposer la loi islamique au pays. Pour danser, il faut être deux. Nous refusons de jouer ce jeu. Le but de la majorité gouvernementale est de perpétuer l’ordre économique néolibéral. Je ne veux pas dire qu’une contre-révolution obscurantiste ne peut pas avoir lieu, mais ce n’est pas la préoccupation de Enahda, qui est la principale force de l’islam politique aujourd’hui.» Les dangers pour les droits des femmes ne sont toutefois pas à négliger, relève l’Association des femmes démocrates, qui se retrouve aujourd’hui à défendre fermement les acquis obtenus depuis l’indépendance en 1956.

Liberté, et après?
Liberté d’expression, très bien. Mais ce n’est pas suffisant, articulent en cœur les associations qui ont participé au renversement du régime de Ben Ali. S’agit-il d’une révolution confisquée? Assiste-t-on à une contre-révolution? Ou n’y a-t-il pas eu de révolution du tout? Les avis divergent. Tous concordent cependant sur le blocage complet du nouveau pouvoir face aux questions économiques et sociales, qui constituent le souci numéro un de ces organisations. «Ce nouveau gouvernement s’est attelé à stabiliser, maintenir et rafistoler le système existant», déclare Fethi Chamki, qui ne voit aucune différence entre le programme économique de Ben Ali et celui de l’exécutif actuel.
Par ailleurs, le fait que les tenants de l’ancien régime n’aient pas été jugés pour leurs crimes, excepté Ben Ali lui-même (en exil) et quelques ministres, et que les «martyrs» de la révolution n’aient obtenu ni les soins appropriés ni de réparation en dit long sur l’état d’esprit des gouvernants actuels. Cette indifférence serait mêlée à l’intérêt de maintenir ou de renouer des affaires avec les businessmen liés à l’ancien régime – appelés communément «mafias» par nos interlocuteurs.

Business as usual
Une volonté, aussi, de la part du parti Enahda, de «rétablir la confiance» auprès des investisseurs étrangers. «Le budget de l’Etat pour 2012 est parlant. Vingt pour cent du total des dépenses est consacré au service de la dette contractée par Ben Ali. Viennent ensuite les coûts du Ministère de l’intérieur. L’emploi n’occupe que la 12e place, les affaires sociales la 15e», détaille Maher Hamdi.
La politique commerciale se poursuit aussi à l’identique: «Les anciens accords inéquitables de partenariat avec l’Europe continuent de plus belle et rien ne se fait en matière de répartition des richesses», déplore Alhem Belhadj. Enfin, les réformes de la police, de la justice et de l’administration tant attendues sont en panne. En résumé, «la révolution est à venir», conclut Fethi Chamki. Le peuple redonnera-t-il son vote au parti Enahda en 2013? La question reste ouverte. Une coalition centriste est en formation actuellement dans l’opposition. Mais a-t-on jamais vu une révolution sortir des urnes?
 

 

Les femmes Ignorées par l’assemblée Constituante

L’Assemblée constituante, à majorité islamiste, accouchera-t-elle d’un texte régressif pour les droits des femmes? Le danger existe, mais le résultat des délibérations n’est pas prévisible pour autant, à en croire l’Association des femmes démocrates. Si le collectif se retrouve aujourd’hui à défendre des acquis, il ne renonce pas à conquérir de nouveaux droits, au delà de la rédaction de la Constitution, malgré le rapport de force actuel défavorable. «Nous réclamons la parité en politique, la suprématie des conventions internationales sur les lois du pays ainsi qu’une Cour institutionnelle qui revoie toutes les lois discriminatoires à l’aune du principe d’égalité.» Pour l’heure, la Constituante a simplement accusé une fin de non-recevoir aux demandes de rencontres avec l’association. «C’est clairement une discrimination qui nous est faite sur la base des thèses que nous défendons, en conclu Alhem Belhadj. Dans tous les cas, les constituants rédigent le texte dans leur coin, ignorant superbement la société civile. Le document, qui devrait être approuvé au cours de l’été, ne s’annonce pas des plus prometteurs...»

«Les gens meurent faute de climatisation»

La révolution du 14 janvier 2011 a-t-elle permis une amélioration des soins dans les hôpitaux? Loin de là, à entendre le Syndicat national des médecins universitaires, membre de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT). Awatef Charieg, chirurgienne pédiatre à l’Hôpital des enfants de Tunis, est l’une des militantes de l’organisation. Elle ne mâche pas ses mots et dénonce la privatisation du système hospitalier.

Les médecins hospitaliers étaient en grève dernièrement à Tunis. Quel en était le motif?
Awatef Charieg: Il y a eu une grève des soins non urgents les 30 et 31 mai dernier ainsi qu’une grève des cours donnés par les médecins universitaires en juin. Nous réclamons d’une part l’amélioration de nos conditions de travail, notamment la reconnaissance de l’enseignement universitaire donné par les médecins. Nous demandons aussi aux autorités d’assurer la sécurité des médecins et du corps médical. Ils sont aujourd’hui victimes de violences. Les patients et leurs accompagnateurs sont en colère à juste titre, mais ils se trompent de cible. Ces dix dernières années, le service public s’est dégradé. A tel point que cela en est devenu dangereux pour la santé des patients. C’est devenu ingérable! Le manque de moyens est terrible. Les files d’attente sont très longues, même aux urgences. Les conditions d’hygiène sont déplorables, occasionnant de nombreuses infections nosocomiales.
Même dans la salle où se pratiquent les opérations de pointe, comme celles à cœur ouvert, la climatisation et le système d’aération sont en panne de façon permanente. Résultat: il y a peu, quatre personnes opérées sont décédées en raison d’infections parfaitement évitables! Depuis le 14 janvier 2011, les gens se montrent de plus en plus agressifs, il n’y a plus de loi. Lorsque la police vient, elle ne fait rien et repart, c’est sa manière de nous punir de ce qui s’est passé, car les agents sont les mêmes que sous Ben Ali. Je comprends néanmoins très bien les réactions violentes de patients. Quand la vie d’un enfant est en danger et que personne ne le soigne, on perd son sang froid. Les parents répondent à une agression par une agression...

L’une de vos revendications est également la réforme du système de santé...
Nous demandons des réformes pour que tout le monde puisse être soigné dignement dans les hôpitaux publics. Nous voulons que le personnel soit associé aux réformes du système de la santé. Nous avons un peu avancé. La grève a été suspendue le 8 juin dernier car les Ministères de la santé et de
l’éducation se sont engagés à nous associer et à répondre à nos revendications matérielles. On reprendra la grève si ces promesses ne sont pas tenues.

La dégradation des soins est-elle lié à la privatisation du secteur public que votre syndicat dénonce?
Évidemment. La privatisation amorcée sous Ben Ali continue. Un seul exemple? Les 80% de la somme des cotisations de la Caisse nationale d’assurance-maladie vont au secteur privé, cliniques privées incluses, alors que 70% des Tunisiens se font soigner dans le secteur public. On s’étonne après que l’hôpital public n’ait plus de moyens! C’est une privatisation acharnée!

A part la violence, qu’a changé la révolution du 14 juin 2011 dans votre quotidien?
Quelle révolution? Il n’y a pas eu de révolution. Des têtes ont changé, le gouvernement n’est plus le même, mais les projets de l’Etat restent identiques. Les contrats passés avec la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et les banques privées n’ont pas été remis en cause. Du côté des libertés, nous ne sommes plus harcelés par des agents de l’Etat, mais menacés par les milices de fanatiques salafistes.

 

1 L’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), la principale fédération syndicale, qui a joué un rôle important dans le renversement.

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