Jean Lambert-wild: l’enfance d’un regard
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SCÈNE Directeur de la Comédie de Caen, le metteur en scène français, à Monthey il y a peu, affectionne la figure de l’idiot. Et pratique, dans son travail, une «fiction rêvée de soi».
Faire bruisser un essaim de butineuses à l’intérieur d’un automate translucide dans La Sagesse des abeilles, réflexion sur la société d’insectes pollinisateurs en voie tragique de disparition: au Théâtre du Crochetan de Monthey, durant trois jours en juin dernier, le metteur en scène Jean Lambert-wild a tiré de son compagnonnage avec le philosophe Michel Onfray, auteur de leçons philosophiques sur les abeilles et la vie en forêt, une nature poétique commune. «Le besoin de trouver des refuges, par exemple, dans la verticalité d’un arbre obligeant à se tenir debout et redresser la tête, afin de ne pas vivre à genoux. Entre rébellion et asservissement permanents, c’est l’expression d’une liberté et de la libre pensée.» Partant, on ne s’étonnera guère que Jean Lambert-wild travaille actuellement sur l’histoire d’un fruitier entamant son dernier cycle vital. Destinée aux enfants, la pièce Mon amoureux noueux pommier, en création cet automne au Théâtre national de Chaillot, est une parabole dont on fait le bois de toute transmission humaine en forme de généalogie.
Directeur depuis 2007 de la Comédie de Caen, Jean Lambert-wild, quarante ans et affectionnant la figure de «l’idiot», a débuté en autodidacte son parcours théâtral: il faisait le siège de Matthias Langhoff, dont il fut, un temps, l’assistant, jouant aussi dans ses productions. Lorsqu’il évoque son travail artistique, Jean Lambert-wild parle d’autobiographie ou de fiction rêvée de soi. Car il revient de loin. Frappé d’aphasie, l’homme doit charpenter quotidiennement son oralité par des exercices visant à relier le mot avec la chose désignée. Un travail sur soi qui trouve sa symétrie dans des propositions scéniques comportant des machines à voir et à dire déclinant un travail en champ de profondeur.
MAGIE QUOTIDIENNE
Ses pièces se veulent des chambres d’échos d’une possible voix intérieure qui résonnerait depuis les terres enfantines. «Chaque jour est une enfance passagère. Ce qu’il y a d’intéressant dans les prémices d’une vie, c’est qu’elle n’est pas encore enchaînée par des catégories de langage qui vont affaiblir son empire imaginaire, sensible. Du coup, la magie devient quotidienne et éphémère, se réinventant chaque jour.» Dramaturge refusant d’être un «touriste de l’existence», l’artiste invite au détour de Mue (2005) les spectateurs en Avignon à vivre un moment initiatique. Pour une rêverie modulant l’harmonie entre homme et cosmos imaginée avec des acteurs français et les Indiens du Mato Grosso, où l’artiste s’est imprégné de la culture du peuple Xavante. Et l’an dernier, notamment au Crochetan, associé à la chorégraphe Carolyn Carlson, il ciselait un poème dramatique pointant le nécessaire repli sur son âme face aux crimes perpétrés contre l’humanité et la nature (Le Recours aux forêts).
Au cœur de ses propositions scéniques, il y a souvent l’écoute d’une bouche au son déformé, amplifié, ramifié par son complice compositeur Jean-Luc Therminarias – «Sa musique fait respirer les mots au-delà de l’illustration. C’est une scénographie sonore, un système narratif filé en contrechamp avec celui de la pièce, ouvrant à des décentrements. Mais aussi à une vision circulaire du théâtre où les énergies s’organisent de l’un à l’autre.» Il monte aussi et interprètes 326 «Calentures», un projet qui embrasse le cours d’une existence entière. Si le chiffre est celui de la chambre d’hôpital où il passa «du silence au dit», le nom s’inspire d’un délire touchant les marins en zone des tropiques, les poussant à se jeter par-dessus bord. Il y refigure les aventures d’un personnage aux contours clownesques, dont le pyjama rayé évoque autant la bande dessinée Little Nemo que le bagnard.
POSSIBILITÉ D’UNE ÎLE
Lorsque nous rencontrons Jean Lambert-wild, en un soir printanier dans les rues de Monthey, il arbore le même vêtement que tous les jours. Il lui dessine une silhouette immédiatement reconnaissable sur laquelle tout le monde se retourne. «J’ai figure de Richard III, étant boiteux», sourit l’intéressé attablé face à une pizza, pétillant de malicieux savoir et faisant son miel du dialogue philosophique en restaurant. Confiant qu’il prépare sa version du magnum opus shakespearien, il ajoute: «A 17 ans, un médecin m’a conseillé plusieurs chaussures orthopédiques fort laides. J’ai alors déniché ces bottes de parachutiste américain.» Soixante paires sont acquises, pour un usage annuel jusqu’au terme d’une vie sur terre. Puis il réalise le patron du pantalon, fidèle à «un art du métissage». Voici un costume marquant l’obligation posturale de se tenir debout, ce qui est loin d’être naturel chez ce pied-bot. On retrouve cette dimension au fil de ses créations scéniques, dans ces anatomies de pantin articulé, de comédiens interrogés dans leur figement.
S’il imagine porter une île dans sa valise pour une performance, c’est La Réunion où domine cet espace ritualisé, théâtral, à la fois ouvert et clos, qui l’a vu naître. «Il y a dans cette terre qui écoute et parle toutes les chambres d’émotions imaginables, transitant instantanément de l’ire au rire.» Et cette tradition des mythes dans laquelle il a grandi. Cette création de soi, l’artiste la met à flots du haut de ses 17 ans. Il s’engage ainsi comme mousse, naviguant de Madagascar aux Seychelles. Dans La Mort d’Adam, il parle de La Réunion comme d’un «héritage interdit à charrier de chambre en chambre et de théâtre en théâtre», comme d’une «valise invisible» emplie de tensions mystérieuses. Sur scène, son image projetée, incrustée, apparaît et disparaît, crâne rasé, pyjama rayé, les yeux bandés, réminiscence du périple d’Œdipe, guidé ici sur les contreforts insulaires par son fils.
LES CENDRES D'UN CAHIER
Débarqué en France métropolitaine, il en conçoit une désorientation durable et la tenue d’un Cahier des jours. Là se reconfigure son récit événementiel au quotidien. Il consigne le banal, l’insignifiance, tout en brouillant les cartes. Son travail scénique, lui, se concentre aussi sur ce «noir de l’écriture» cher à Duras, les mots, leur négatif, le souffle, la choralité ou vocalité, l’espace, le temps. Sans taire les corps dansant à contre-jour. Le début de son Spaghetti’s Club, qui voit un époux de fait divers occire sa femme pour une histoire de pâtes trop cuites, ne résonne-t-il pas de ce «Il n’y a pas grand-chose à dire»? C’est dans ce presque rien croisé ailleurs chez Beckett et Blanchot que tout se joue.
A une date anniversaire, l’homme brûle son «futile Cahier», pour mieux en recueillir les cendres dans un pot de confitures. La dernière année renfermera le produit de sa crémation. A ses yeux, tout regard tourné vers l’origine rencontre ainsi le noir, l’indicible. Peut-être pour mieux accueillir le souffle de cette insurrection de l’imaginaire que s’essayent à traduire, avec un bonheur inégal, ses spectacles.
Création de Mon amoureux noueux pommier au Théâtre National de Chaillot, Paris, du 30 novembre au 12 décembre.






Bel article. Après avoir vu
Bel article. Après avoir vu La Sagesse des abeilles à Monthey, on se prend à rêver d'un autre théâtre, d'un autre mode de production croisant les disciplines, les artistes et les poètes de tous les horizons. Un formidable spectacle franco-suisse!
Vivement la suite
Chapeau l'artiste! Tout cela donne envie d'en voir plus. J'ai eu la chance de voir "la sagesse des abeilles" à Monthey également, et la rencontre de cet univers poétique nous ouvre l'appétit, vivement la suite!
La sagesse des abeilles
Formidable spectacle effectivement, c'est une chance (assez rare aujourd'hui je crois) de pouvoir assister à des spectacle d'une si grande qualité.
Et bien que les comédiens aient étés supplées par un mannequin-ruche assez invraisemblable, ce spectacle demeure d'une beauté poignante.
La poésie est là, la magie aussi, voilà une ode moderne dédiée à notre espèce que je recommande à tous.