Petit conte migratoire
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TRANSITIONS
Il était une fois un petit pays dont les habitants, pour conquérir leur indépendance, durent se battre valeureusement contre un environnement aride et des puissances étrangères aux visées colonialistes. Endurci par l’expérience du malheur et de l’injustice, assoiffé de revanche, ce peuple, ayant cimenté sa cohésion et son sentiment d’appartenance, fit preuve d’une remarquable ouverture au monde et d’une étonnante capacité d’accueil, qui lui valurent prestige et prospérité.
Bien sûr, les guerres du siècle dernier avaient laissé de profondes blessures. La seconde, surtout, avait été dramatique, mais elle avait aussi engendré un formidable élan de reconstruction, de renouveau et d’espoir. Le racisme, le fascisme et la dictature seraient bannis à jamais. Ce pays jura avoir fait tout ce qui était en son pouvoir, en ces temps bouleversés, pour accueillir les persécutés, les déportés, les prisonniers, sans refouler quiconque, ni contraindre qui que ce soit à l’exil, croix de bois croix de fer, ceux qui sont partis l’ont fait de leur plein gré. Encore aujourd’hui, face aux médisants et aux historiens qui prétendraient le contraire, les survivants se réclament vertueusement de leur courage, de leur légendaire tolérance et de leur amour infini pour la tradition humanitaire de leur pays.
Pourtant, après avoir, à cor et à cri, convié tous les grands esprits, les scientifiques, les artistes, les frères et les sœurs, les travailleurs, les amis et les cousins, d’où qu’ils soient dans le monde, à rejoindre cette terre où coulent le lait et le miel, (à vrai dire essentiellement s’ils prient le même Dieu), un destin contraire vint bouleverser la donne. En effet celles et ceux qui arrivèrent n’étaient pas précisément les immigrants que l’on attendait: des miséreux, des va-nu-pieds, des mécréants, des Africains, bref, des pauvres. Autant dire des abuseurs! Les populations locales se prirent à soupçonner qu’ils en voulaient à leurs richesses. La prospérité les avait rendues ombrageuses et pusillanimes et, la peur s’emparant d’elles, elles s’arc-boutèrent sur la conviction qu’elles avaient déjà assez donné et que nul ne pouvait désormais exiger qu’elles accueillent toute la misère du monde.
Aussi entreprit-on de freiner ce que d’aucuns nommèrent l’«industrie de la migration»1. Finies les grandes envolées humanistes; finie la solidarité; finie l’ouverture. D’année en année, on ajouta verrou sur verrou au portail d’entrée, sans parvenir à le rendre hermétique. Il s’imposait d’avoir recours à de meilleurs moyens. Une nouvelle loi fut donc élaborée, intitulée «loi sur la prévention de l’infiltration»2. Le pays disposant de larges espaces quasi désertiques, on trouva commode de parquer les arrivants loin des villes et des villages, vu que de toute manière personne ne voulait avoir près de chez soi une population aussi interlope. Personne n’y avait non plus intérêt, vu que la loi prévoyait de punir d’une peine de cinq à quinze ans de détention quiconque apporterait de l’aide à ces malheureux.
Il fut donc décidé de construire une sorte de ville-pénitencier réservée aux immigrants africains. Il devait s’agir d’une «institution modèle» pouvant accueillir 3000 détenus dans un premier temps, puis jusqu’à 50 000 selon les besoins. Selon cette nouvelle loi, «la durée de cette détention [pouvait] être indéfinie si l’infiltré [était] originaire d’un pays hostile». Cependant, vu qu’on s’échinait depuis des années à renforcer des mesures qui se révélaient aussi inefficaces que d’éponger l’inondation au rez-de-chaussée alors que le robinet reste ouvert à l’étage supérieur, un esprit plus futé eut l’idée de bloquer matériellement les frontières de ce pays. Après tout, les Etats limitrophes, qui sont moins dommages que nous, n’avaient qu’à gérer les flux humains. On allait donc ériger un mur de protection qui, selon les autorités, «se présentait comme une double rangée de barbelés dotés de capteurs et séparée par une route de patrouille réservée aux militaires»3. Poussant le raffinement à ses extrêmes, elles précisèrent du même coup que ce matériel sophistiqué donnerait l’alerte dès qu’une personne s’approcherait, mais resterait inerte s’il s’agissait d’animaux. Les citoyens de ce pays comprirent que les migrants allaient être moins bien traités que des bêtes et ils approuvèrent...
Ce conte vous indigne? Rassurez-vous: ce pays n’est pas la Suisse. Non! Quand même! Chez nous, qui, à part Philip Müller et l’UDC, aurait l’idée de faire des choses pareilles? Vous l’aurez peut-être deviné: c’est d’Israël qu’il s’agit.
* Ancienne conseillère nationale.





