Mardi, 18 juin 2013

Dans trois jours, on prend la Bastille, mais laquelle?

MERCREDI 11 JUILLET 2012

L’IMPOLIGRAPHE

On est en vacance: on décroche, on se déprend, on se dépêtre, et on réfléchit à ce qu’on fait, à ce qu’on est, à ce que tout ça vaut...

Et puis, on est le 11 juillet. Alors, dans trois jours, c’est dit, on prend la Bastille... mais laquelle? Où est le lieu symbolique du pouvoir, aujourd’hui? La Bastille, le 14 juillet 1789, fut prise alors qu’elle était vide de tout prisonnier politique – mais par ses canons dominant le Faubourg, elle symbolisait l’absolutisme, elle fut défendue jusqu’au bout pour cela, et prise pour cela. Que nous faudrait-il prendre, en ce 14 juillet 2012, pour que cette prise fasse le même bruit, après plus de deux siècles, que celle de la forteresse parisienne? Dans cette société marchande prendra-t-on un centre commercial? Dans cette société du spectacle prendra-t-on une télévision?

On ne (re)fera plus de révolution sans avoir (ré)inventé la révolution, non comme prise du pouvoir, mais comme déprise de son emprise. La révolution n’est pas une prise de pouvoir: elle est le mouvement par lequel tout pouvoir est rendu illégitime. Les révolutions, d’ailleurs, n’aboutirent jamais là où elles promettaient d’aller: «Liberté, Egalité, Fraternité» accoucha de Napoléon, «La Terre, la Paix, la Liberté» de Staline, d’autres semblables eschatologies de Mao, de Mengistu, des Khmers rouges ou de Khomeiny.

A défaut de révolutions victorieuses, notre histoire est parsemée de moments révolutionnaires, de parcelles de révolutions exprimant toutes la nécessité de la révolution, mais n’en concrétisant, pour un temps, que tel ou tel élément. Chacun de ces moments néanmoins est un moment de rupture, qui exprime, en interrompant le cours «normal» des choses, à la fois la nécessité et la possibilité d’une rupture plus grande encore. Ainsi avançons-nous de ruptures en ruptures, jusqu’à ce que, aidés en cela par les succès mêmes du capitalisme, cette scansion de victoires temporaires et de défaites remédiables aboutisse, espérons-nous, à la rupture ultime.

Nous pouvons être la mèche, nous ne sommes pas la poudre. La poudre est celle que meule l’ordre du monde, et ce sont ses maîtres qui la fournissent, stockée dans ses asiles, ses prisons, ses hôpitaux, ses «banlieues à problèmes», ses ghettos, ses «restos du cœur», ses périphéries et leurs bidonvilles... La bombe nous échappe, et si nous devions retenir quelque chose de Netchaïev, ce serait que notre travail n’est pas de produire le nouveau monde (quoique nous ayons quelque idée là-dessus aussi, et que nous puissions comme tant d’autres concourir à le concevoir), mais de détruire l’ancien.

Or on ne peut transiger avec la liberté sans la trahir, ni avec la lucidité sans l’abolir. Ne vouloir qu’être maître à la place du maître, c’est se contenter d’un changement de maître. Ne vouloir qu’être «comme le maître», ou posséder ce que le maître possède, c’est rester esclave – et esclave envieux.

Nul d’entre nous ne peut parler en un autre nom qu’en le sien; notre parole collective est sans porte-parole, et nos actes collectifs sans mandataires. Chacun n’engage ce qu’il consent à engager, et n’est tenu que de se refuser à ce que ces actes et ces paroles se démentent les uns, les autres. Nous ne devrions être que des individus libres, autonomes, capables de se refuser et de refuser ce que d’autres pourraient exiger d’eux. Que ces autres se cherchent ou se créent une église: ces étables sont faites pour ces veaux.

Bon 14 juillet, citoyennes, citoyens...
 

 

* Conseiller municipal plus ou moins socialiste en Ville de Genève.

Vous devez être loggé pour poster des commentaires