Mercredi, 22 mai 2013

Le voyage, entre fuite et frénésie

SAMEDI 07 JUILLET 2012
Photo. «Raconter des histoires est la seule occupation concevable pour un être aussi inutile que moi», écrivait Bruce Chatwin (1940-1989) dans "La Naissance d'un écrivain".
DR

Bruce Chatwin Le mythique auteur d’«En Patagonie», emporté par le sida en 1989 à l’âge de 49 ans, a laissé une vaste correspondance. On en découvre l’essentiel aujourd’hui.

Visage d’archange et d’éternel jeune premier, Bruce Chatwin a enchanté les fans de littérature branchés sur les lointains et l’air du large à une époque – le tournant des années 1970-80 – où la vogue des récits de voyage battait son plein. Un genre littéraire certes pas nouveau, qui avait déjà eu ses heures de gloire comme à l’époque des grandes découvertes ou de l’essor du colonialisme, mais symbolisant bien alors la passion de nos contemporains pour l’aventure et l’évasion.

Dandy autodidacte dans l’Angleterre post-hippie, Bruce Chatwin n’aimait pas qu’on réduise son œuvre à sa seule dimension globe-trotteuse, évoquée par les titres et les thèmes de ses ouvrages baladant le lecteur aux confins de l’Argentine, de l’Australie ou de l’Afrique. L’écrivain y voyait plutôt un art de vivre, une démarche existentielle, couplée à une quête artistique et un désir de réhabilitation des civilisations anciennes, méconnues ou méprisées comme celle des Aborigènes d’Australie avec leur cosmogonie complexe liée à des sites sacrés et aux chants des rêves.

«Il y a tant de choses que je veux faire», disait l’écrivain né en 1940 près de Sheffield, fils d’un militaire de la Royal Navy. Très jeune, à 20 ans à peine, il est engagé par Sotheby’s comme examinateur de collections susceptibles d’être vendues. Doué d’un flair artistique exceptionnel, il devient un spécialiste de l’art impressionniste et du département de l’Antiquité auprès de la célèbre maison de ventes aux enchères londonienne. Un début de carrière fulgurant qui aiguise sa fringale des voyages, mais frustre quelque peu sa soif de savoir académique.

Une vie de bohème

Après avoir cédé aux flatteries de Sotheby’s l’assurant que le manque de diplômes universitaires n’était pas un handicap, il entame en 1966 à Edimbourg des études d’archéologie et de sanscrit. Mais il abandonne deux ans et demi plus tard alors qu’il était le meilleur de sa volée. Anticonformiste, bohème, imprévisible, Chatwin le sera toujours. Il se marie avec Elizabeth Chanler, mais ses penchants homosexuels le poussent à nouer une kyrielle de liaisons avec des hommes. Malgré des périodes de crise et d’éloignement, l’union avec Elizabeth durera jusqu’au bout. Une gageure tant l’écrivain en herbe, qui a découvert son talent de conteur, ne tient pas en place.

Dès les débuts de son mariage, il se passionne pour le thème du nomadisme dont il tente de décrypter toutes les facettes. Il voyage, accumule notes et documentation, mais son matériel trop hétéroclite aboutit à l’écriture d’un essai indigeste qui ne trouvera pas d’éditeur. C’est alors que, peu après avoir été engagé comme reporter culturel au Sunday Times, il décide de filer en Argentine. Pour explorer la Patagonie, avec en tête un fragment de peau de brontosaure aperçu chez sa grand-mère et beaucoup d’imagination pour retranscrire ses impressions, transformer, sinon inventer les personnages rencontrés au fil de son périple. Cela donnera son premier livre, En Patagonie (1977), son premier succès, décuplé par l’édition américaine de l’ouvrage.

Assoiffé d’extase

D’autres textes suivront, Le Vice-roi de Ouidah (1980), Les Jumeaux de Black Hill (1982), plus nettement du côté du roman, puis ce qui est sans doute son chef-d’œuvre australien, Le Chant des pistes, achevé en 1986 alors qu’apparaissent les premiers signes de la maladie qui lui sera fatale. Sans oublier Qu’est-ce que je fais là? (1989), série passionnante de portraits (entre autres d’Indira Gandhi, Malraux, Nadejda Mandelstam ou Ernst Jünger) dont il s’était fait une spécialité.

La correspondance publiée aujourd’hui (des lettres de l’enfance aux derniers mots de l’écrivain malade) offre le miroir intime d’un homme insaisissable. Toujours sur le va-t-en, quittant sans cesse l’Angleterre («ce tombeau vert») pour d’autres continents, d’autres terres où s’emballer, creuser la veine de la beauté. Où trouver des refuges pour écrire, partir à la recherche de l’insolite, nouer des relations avec la gentry cosmopolite. Ces lettres disent beaucoup de l’homme, des conditions matérielles de sa vie, de la genèse de ses œuvres, de ses rapports avec le monde de l’édition. Mais nettement moins de ses passions amoureuses, pourtant véhémentes, ou de son épouse et de cet étrange couple paradoxal qu’ils ont formé.

Le lecteur saura tout ou presque des pépins de santé et autres embûches qui chicanent la vie d’un grand voyageur. Jusqu’à la panique qui saisit l’écrivain quand il comprend qu’il a le sida et tente de le dissimuler sous le couvert d’une intoxication due à un mystérieux champignon asiatique. Présentées et annotées par Elizabeth Chatwin elle-même et Nicholas Shakespeare, les lettres touchent alors au pathétique. Et dévoilent le visage tendrement humain d’un écorché vif, assoiffé d’extase, égocentrique comme le sont souvent les artistes, pour qui le voyage était devenu une manie, une fuite en avant. Vers un ailleurs qui comblerait enfin l’insatisfaction de n’être qu’un homme.

 

Chatwin romancier

A noter la réédition en poche, dans la collection Les Cahiers Rouges des Editions Grasset, de deux textes de Bruce Chatwin. D’abord son roman Les Jumeaux de Black Hill, sur deux frères nés au début du XXe siècle au Pays de Galles, partageant leur vie durant, côte à côte, le lit de leurs parents, unis jusqu’à la mort dans la ferme familiale. Une histoire d’amour fraternel indissoluble sur fond de chronique paysanne dans un monde âpre, de plus en plus dominé par la technique. A l’opposé de cet univers ancestral, petit à petit gagné par la modernité, on peut lire Utz, le dernier roman de l’auteur, publié en 1988. Une histoire qui a pour cadre le vieux Prague, ses pavés, ses escaliers, ses rues empreintes de mélancolie. On y voit un certain Kaspar Utz au milieu de sa collection de figurines en porcelaine, ces emblèmes si prisés encore des boutiques d’antiquaires d’Europe centrale. Utz, lui, a réuni tout son trésor dans son minuscule appartement. Or une question hante le collectionneur: que deviendront ces objets si précieux après sa mort? Jouant sur le magique et le merveilleux, Bruce Chatwin suggère toute la puissance fantasmatique liée à l’environnement intime d’un individu. Comme si une âme vibrait à même le vernis chatoyant de chacune des figurines de ce jardin secret. AF/LIB

 

Bruce Chatwin, La Sagesse du nomade, trad. de l’anglais par Jacques Chabert, Ed. Grasset, 2012, 537 pp.

 
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