Mercredi, 19 juin 2013

CERVEAU BLESSÉ, CERVEAU CRÉATIF

MARDI 10 JUILLET 2012
«Cerveau», peinture sur soie, 65 x 65, 2012. Historienne d’art et commissaire d’exposition, Sandra Minotti est aphasique et hémiplégique depuis sa rupture d’anévrisme, en 2000. Depuis un an, elle peint et expose des peintures sur soie où elle évoque la violence de l’accident et sa lente reconstruction.
STEEVE IUNCKER

LÉSIONS CÉRÉBRALES • Faute de mots, certaines personnes cérébro-lésées se tournent vers l’art pour communiquer leurs émotions. Une blessure au cerveau rend-elle créatif? Les réponses de quelques spécialistes.

CARINE FLUCKIGER*
L’art n’est pas forcément un don tombé du ciel. Pour Sandra Sasdi, Sandra Minotti et Thierry Ott, il s’agit plutôt d’une vocation découverte sur le tard. Après qu’une lésion cérébrale les a privés en partie du langage et les a obligés à redéfinir leurs vies.

Sandra Sasdi, Sandra Minotti et Thierry Ott étaient plutôt tournés vers l’écriture dans leur vie d’avant. L’écriture comme outil professionnel, mais aussi comme passion. Sandra Sasdi aimait ainsi rédiger des textes où elle évoquait le pouvoir des mots: «La parole est mon jardin dans lequel je peux jouer à mon aise. Elle est l’arme avec laquelle je peux tirer. Elle est ma défense et mon attaque. Avec elle, je peux frapper et caresser. [...] La parole peut tuer, mais son absence aussi.»
Un texte écrit avant la rupture d’anévrisme qui a frappé cette ancienne institutrice en 1996 et qui sonne étrangement comme une prémonition: souffrant d’aphasie – une atteinte des aptitudes langagières – Sandra Sasdi ne peut désormais presque plus écrire ni parler. Quant à l’ancien journaliste Thierry Ott, s’il a retrouvé depuis quelques années une bonne partie du langage, certains mots ont disparu pour toujours. «Il y a des choses que j’arrive plus difficilement à faire, intellectualiser par exemple. Pourtant, c’était mon job avant.»

Exprimer une idée ou des émotions: c’est aussi une difficulté que connaît Sandra Minotti et dont témoigne son mari Nicola: «Les mots de tous les jours – lait, frigo... – sont là. Pour les choses abstraites, c’est autre chose. C’est comme une imprimante qui n’aurait pas de fonte. Pourtant, le fichier est là.»
Un handicap qui est d’autant plus douloureux à vivre que le langage passe pour le propre de l’homme. «Droits humains, poèmes, Constitutions... Les grandes idées n’existent pas sans mots. Le langage passe pour un don quasiment divin», explique le neuropsychologue Sebastian Dieguez, auteur d’un livre paru en 2010 chez Belin, Maux d’artistes: Ce que cachent les œuvres. «De là à penser que l’homme privé de langage serait privé d’intelligence, il n’y a qu’un pas. Il y a quelque chose de tabou dans l’aphasie.»

Entre moyen auxiliaire et moyen d’expression, l’art peut être une ressource pour compenser les mots manquants. Art-thérapeute en neurorééducation, cofondatrice de l’association Un Brin Créatif, Elsa Walther Monnet suit de nombreux patients cérébro-lésés. Un travail qui consiste essentiellement à entrer en contact autrement et à stimuler la sensorialité de la personne. «Les mots ne forment que 20% de notre communication. Le reste relève du non-verbal «, rappelle-t-elle.

Ce qu’elle observe dans sa pratique? L’intérêt des patients aphasiques pour les images surtout et pour le mouvement corporel comme le mime pour s’exprimer. Dans un premier temps, l’art obéit avant tout à un but thérapeutique: «La personne cherche d’abord à se débarrasser de ce qui l’a brutalisée.»
Ainsi de cet homme qui s’est représenté avec un corps incomplet et une tête pas ronde. Ou encore de Sandra Minotti, qui œuvrait à la fois comme commissaire d’exposition et comme artiste pour «Kopa», l’exposition qu’organisait Fragile Suisse en mars dernier dans le cadre de la Semaine du cerveau: sa toute première peinture sur soie reprend une image IRM de son cerveau, à côté de laquelle elle a dessiné une étoile orange pour symboliser l’explosion.

Les victimes de lésions cérébrales auraient-elles une disposition particulière pour l’art? Difficile de généraliser, souligne Sebastian Dieguez. De même qu’il y a plusieurs formes d’activité artistique, de même il existe une multiplicité d’aphasies. Devenu aphasique à la suite d’une attaque cérébrale, Baudelaire a cessé toute activité poétique et ne prononçait plus qu’un mot: «crénom!» Au contraire du dernier prix Nobel de la littérature par exemple, le Suédois Tomas Tranströmer, dont l’aphasie ne l’a pas empêché d’écrire, même si elle semble l’avoir contraint à changer de style.

Une lésion cérébrale incite cependant clairement à une forme de créativité, celle qui consiste à valoriser des fonctions cérébrales résiduelles pour compenser des déficits, rappelle le Dr Frédéric Assal, neurologue aux HUG. S’il n’existe pas de lien neurologique à proprement parler entre art et lésion, souligne pour sa part Christine Jayet, psychologue et conseillère à la Helpline de Fragile Suisse, le recours à l’activité artistique témoigne d’une forme de résilience: «Le patient aphasique qui se focalise sur la volonté de reparler se heurtera sans cesse à ses déficits. Lâcher prise, accepter de s’exprimer autrement, permet de mieux s’en sortir.»

Certaines altérations du cerveau, note encore Sebastian Dieguez, peuvent produire du nouveau, un phénomène connu sous le nom de «facilitations paradoxales». Suivant la manière dont le cerveau compense les zones lésées, la personne peut réussir à faire des choses qu’elle ne parvenait pas à faire avant. Elsa Walther Monnet remarque pour sa part combien le sens de l’observation est aiguisé chez les personnes cérébro-lésées. «L’absence de langage amplifie naturellement l’observation.»

Reste enfin le plaisir. Thierry Ott dessine avec profusion, comme en témoignent les nombreux cahiers d’esquisse qu’il garde chez lui. Quant à Sandra Minotti, elle s’est montrée pendant des années réticente à toute idée d’activité artistique, elle qui avait des exigences de professionnelle en matière d’art. La peinture sur soie s’est finalement imposée à elle comme une évidence, dit-elle. Aujourd’hui, cette activité relève presque du rituel: debout tous les matins à 5 heures, elle y consacre plusieurs heures dès son lever. Une forme de compulsion? «Ça dit quelque chose sur l’art lui-même: il faut une certaine persistance et désinhibition pour être artiste», sourit Sebastian Dieguez. I

 

Sans titre, dessin, 2012 Ancien journaliste, Thierry Ott s’est tourné vers le dessin après avoir été opéré d’une tumeur au cerveau, en 1994. Ses dernières œuvres, exposées sous le titre «Genève, ta rue est cocasse...», jouent sur les noms de lieux épelés dans le désordre. Une façon de tendre un miroir de ce que représente l’aphasie.
Sans titre, aquarelle (50 x 40). Sandra Sasdi aimait l’écriture. Depuis sa rupture d’anévrisme, en 1996, cette ancienne institutrice a en grande partie perdu l’usage des mots. Elle entoure désormais ses aquarelles, des tableaux aux tons oniriques, des textes qu’elle écrivait autrefois.
 

* Responsable des relations publiques – Romandie, Fragile Suisse, www.fragile.ch/

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