Mercredi, 22 mai 2013

La thèse du «réseau mafieux» rom se dégonfle

MARDI 10 JUILLET 2012
Depuis la médiatisation de cette affaire, la communauté rom de Genève aurait de plus en plus de mal à demander l’aumône.
Eric Roset

ANNEMASSE • La police française a annoncé mi-juin avoir démantelé un réseau exploitant des mendiants roms. Le procureur nuance.

Le démantèlement d’un présumé «réseau mafieux» rom sévissant en France voisine et à Genève avait fait l’effet d’une bombe médiatique il y a deux semaines. Depuis, la police d’Annemasse ne s’est pas retenue de dénoncer dans la presse l’existence d’un réseau de traite d’êtres humains. Alors que le chef présumé de la filière a été mis en examen jeudi, l’affaire semble se dégonfler. Davantage qu’une mafia, le «réseau Barbulesti» – du nom d’un village de la banlieue nord de Bucarest – ressemble au «coup médiatique» dénoncé par les associations (notre édition du 26 juin).
«Les individus que nous avons entendus affirment s’être rendus librement en France. Nous n’avons donc pas en l’état des éléments qui caractérisent un réseau de traite d’êtres humains», explique aujourd’hui le procureur de Thonon-les-Bains Patrick Steinmetz, confirmant une information parue samedi dans la Tribune de Genève. D’après le magistrat français, l’homme écroué jeudi a, en revanche, «tiré profit de la mendicité de ses pairs». Mais le procureur français n’en déduit pas pour autant qu’il serait le
chef d’un réseau criminel. «Le détenu représente un échelon important, mais je ne suis pas sûr qu’il soit à la tête d’une organisation.»

Déclarations contrastées
Ces déclarations tranchent avec celles du commissaire annemassien Philippe Guffon, qui n’a pas lésiné sur la formule à l’adresse des médias. Dans divers quotidiens romands, le policier a décrit en effet «ce qu’il y a de plus abject en matière d’exploitation d’êtres humains», et a parlé de «types vraiment mafieux qui exploitent des hommes et des femmes totalement démunis». Selon le commissaire, le chef présumé aurait exploité l’endettement de ses compatriotes pour les envoyer mendier. Des complices se chargeaient d’alimenter le réseau en amenant en camionnette et sous la contrainte des habitants de Barbulesti.
Seule certitude pour l’heure, «l’individu en question a acheminé entre 12 000 et 20 000 euros en Roumanie», nuance Patrick Steinmetz. La police d’Annemasse parlait, elle, de 112 000 euros saisis... «Toutes les sommes retracées s’élèvent à ce montant, confirme le procureur, mais d’autres personnes sont concernées. Nous devons maintenant examiner s’il y a un lien entre elles et à qui l’argent était destiné.»
La réponse à ce mystère dira si oui ou non la police française a mis la main sur un «réseau mafieux». Le procureur semble en douter, mais il précise qu’«il y a bien une organisation qui a dû être mise en place pour capter de l’argent contre le gré des mendiants». Contacté hier, le commissaire Philippe Guffon a fait savoir qu’il n’était plus en mesure de commenter l’instruction en cours.

Défenseurs des roms soulagés
Voilà de quoi réjouir les associations de défense de la population rom, qui dénoncent depuis deux semaines un véritable «coup de bluff». «La police [d’Annemasse] fait du sensationnel. Cela correspond bien au nouveau management de la police, qui conduit les régions à tirer la couverture à soi», analyse Jean-Pierre Raffier, vice-président de la Ligue des droits de l’homme en Haute-Savoie. Sans nier la problématique de l’endettement, le militant est certain qu’il est impossible d’acheminer autant d’argent sur la base de la mendicité. Et ajoute avec philosophie que «dans un groupe il y a toujours quelques coquins sans éducation. Est-ce que cela signifie l’existence d’une mafia?»
A Genève, l’avocate de Mesemrom Dina Bazarbachi présage déjà le classement de l’affaire. Elle rappelle que des envois d’argent groupés via Western Union sont légions, car beaucoup de Roms analphabètes confient leur somme à celui qui sait lire. Mesemrom déplore les effets stigmatisant de ce «coup médiatique» dont les conséquences sur le terrain se font sentir. La communauté rom de Genève, pas concernée par l’enquête, aurait de plus en plus de mal à solliciter l’obole, illustre l’avocate. I

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