Les communistes comme les bahá’ís
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DOCUMENTAIRE • Avec «Iranian taboo», tourné clandestinement, le cinéaste iranien Reza thématise les discriminations dont sont victimes les bahá’ís en Iran et s’intéresse au silence dont elles sont entourées.
Cimetières détruits, dirigeants emprisonnés, limitations des droits civils: les adeptes de la foi bahá’íe sont victimes de persécutions depuis longtemps en Iran, aggravées depuis l’instauration du régime théocratique, rappelait mardi le documentaire inédit Iranian taboo, de Reza Allamehzadeh, projeté à Genève dans le cadre du Ciné-club persan.
C’est clandestinement que le cinéaste iranien en exil a récolté ou plutôt fait récolter images et témoignages entre 2010 et 2011. Il suit Nadereh quittant l’Iran, déchirée entre l’amour pour son pays natal et la volonté de ne pas faire subir à sa fille de 14 ans les persécutions qu’impliquent l’appartenance à la foi bahá’íe. Il tend le micro à un jeune homme empêché de mener des études supérieures, malgré son désir et ses capacités. Il répercute la colère d’un homme «bâtard», puisque le mariage de ses parents bahá’ís n’est pas reconnu par le gouvernement iranien.
Secte ou religion?
En s’intéressant à ce sujet, le cinéaste a eu le sentiment d’être «confronté au même phénomène que le maccarthysme, raconte-t-il dans le Iranian taboo. On ne pouvait qu’être coupable d’être ‘communiste’, comme on ne peut qu’être un bahá’í coupable, par principe». Des chefs d’accusation ont bien été formulé pour les sept responsables de la communauté bahá’íe iranienne, condamnés en août 2010 à 20 ans d’emprisonnement: «propagande contre l’ordre islamique, établissement d’une administration illégale et espionnage au profit d’Israël.» Entièrement rejetées par les accusés, ces charges l’ont été aussi notamment par la célèbre avocate Shirin Ebadi, qui redit dans le documentaire n’avoir rien trouvé de répréhensible dans les rapports cités.
Comme le rappelle Danièle Bianchi, porte-parole de la communauté bahá’íe de Suisse romande, l’accusation d’espionnage colle à l’image des fidèles iraniens. «En entretenant l’idée que les bahá’ís sont des espions à la solde d’Israël, le gouvernement ‘justifie’ les discriminations qu’il inflige. Plus généralement, il instille aussi l’idée qu’ils sont responsables de tous les malheurs, ce qui crée une situation explosive.» C’est précisément cette «légitimation de l’exclusion sociale et de la violence contre des minorités religieuses qu’opèrent les législations et les pratiques étatiques discriminantes» que dénonçaient les experts issus de vingt-trois pays d’Afrique, d’Asie, d’Amérique, d’Europe et du Moyen-Orient réunis à Istanbul en décembre dernier à l’instigation du Conseil œcuménique des Églises (COE). Le COE a en effet lancé un processus d’étude international sur la question. Selon les experts, dans le contexte mondial actuel, l’égalité des droits pour tous les individus au sein de chaque société devrait être appliquée comme paramètre législatif prévalant.
Alors que le gouvernement bafoue les libertés fondamentales des citoyens iraniens, et tout particulièrement la liberté de conscience, Karim Lahidji, vice-président de la Fédération internationale des droits de l’homme et président de la fédération en Iran, met en garde contre la tentation de mettre sur pied d’égalité toutes les minorités religieuses du pays. «Les juifs, les zoroastriens et les chrétiens sont du moins reconnus par la constitution. Pas les bahá’ís, dont la religion est considérée comme une secte. Ce qui met le gouvernement à l’abri de devoir les protéger.» Le fond de la question a pourtant bien une composante religieuse, note Danièle Bianchi: «Le fondateur de cette religion, Bahá’u’lláh, né au XIXe siècle, est considéré comme un prophète. Or pour les musulmans, Mahomet est le dernier d’entre eux. Bahá’u’lláh ne peut donc être qu’un imposteur.»
Pourquoi ce silence?
Le cinéaste s’est déjà illustré par des documentaires sur les Turkmènes ou sur les opposants au régime. S’il s’est intéressé si tard à la persécution des bahá’ís, dit-il après la projection, c’est qu’il règne un grand silence à ce sujet dans la société iranienne – d’où le titre. «J’ai choisi de mettre l’accent sur l’amour qu’éprouvent mes ‘personnages’ pour leur pays, dont les Iraniens ne se doutent pas, je pense.»
Si toute la société est sous pression, «les membres de la communauté bahá’íe subissent le maximum de privations: même leurs morts ne sont pas en sécurité et leurs cimetières sont vandalisés», explique-t-il dans Iranian taboo, où s’expriment pour la première fois plusieurs intellectuels ou encore le premier président de la République islamique d’Iran. «Mon espoir est que la revendication de citoyenneté qui existe aujourd’hui chez la plupart des Iraniens, au-delà de l’appartenance ethnique ou religieuse, inclue ceux qui sont persécutés. Longtemps, il n’y a pas eu de jugements du tout et personne n’a même pu prendre la défense des bahá’ís», rappelle le cinéaste.
Au niveau international, en revanche, de nombreuse condamnations se sont fait entendre. Après le procès des responsables religieux, un autre jugement a suscité de nombreuses réactions. En octobre dernier, sept enseignants de l’Institut bahá’í d’enseignement supérieur (IBES) étaient condamnés à 4 ou 5 ans de réclusion, l’IBES fermé. L’institut avait été fondé dans les années 1980 pour pallier l’interdiction d’accès aux études supérieures dont sont victimes les bahá’ís – qui avaient donné à l’Iran sa première école pour filles au début du siècle. Avant 2003, le formulaire d’inscription à l’université permettait de refouler les bahá’ís par une déclaration d’affiliation religieuse obligatoire. Sous la pression internationale, l’Iran a renoncé à cette pratique. Mais d’autres moyens auraient pris le relais depuis pour expulser les étudiants bahá’ís des universités – une façon efficace d’affaiblir une communauté, aussi sûre que les discriminations qui amènent les bahá’ís à quitter le pays: un demi-million environ avant la Révolution, ils ne sont aujourd’hui plus que quelque 300 000 à y vivre. I
Une foi égalitaire
Le fondateur de la foi bahá’íe, Bahá’u’lláh (1817-1892) est considéré par ses adeptes comme le plus récent des messagers de Dieu, dans la lignée de Moïse, Zoroastre, le Christ et Mahomet. Selon lui, la vraie religion doit promouvoir l'unité, condition sinæ qua non à l'établissement de la paix mondiale. Pour y parvenir, il s’agit notamment, selon Bahá’u’lláh, d’abandonner toutes formes de préjugés, de garantir la pleine égalité des chances entre femmes et hommes, de reconnaître l’unité et la relativité de la vérité religieuse, d’abolir les extrêmes de richesse et de pauvreté, de rendre l’éducation universelle. Cette religion sans clergé réunit quelque 5 millions de membres vivants dans 189 pays. En Suisse, elle est représentée dans presque tous les cantons. Son centre mondial est situé à Saint-Jean d’Accre, en Israël, le fondateur de cette foi, chassé d’Iran, ayant été emprisonné en Palestine de 1868 à sa mort. DHN





