L’armée civique mexicaine
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PRÉSIDENTIELLE • L’Institut électoral mexicain (IFE) confirmait hier la victoire du populiste Enrique Peña Nieto. Mais le mouvement citoyen ne lâchera pas prise. Reportage.
Dimanche 1er juillet, Xalapa, capitale de l’Etat de Veracruz, Mexique. Aujourd’hui, le pays élit son nouveau président. Dans le taxi qui nous mène au bureau de vote dans le matin froid, le chauffeur pointe du doigt un cortège de voitures stationnées le long de l´avenue principale. «Tous les taxis que vous voyez-là, ils ont été payés entre 700 et 1000 pesos par le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) pour recruter des votants en leur faveur et les mener gratuitement voter...» En arrivant au bureau de vote, un couple de personnes âgées raconte que quelques heures plus tôt deux personnes du PRI ont sonné à leur porte pour leur proposer 500 pesos en l’échange de leur vote. A 30 ans, Eugenia est venue remplir son devoir citoyen «sans trop y croire vu le nombre de votes qui ont été achetés par le PRI et l’appui que son candidat Enrique Peña Nieto a dans les médias». Pour la jeune femme, le combat est perdu d’avance et elle parle déjà de victoire usurpée. Pourtant après dix minutes de queue et avoir rempli ses trois bulletins de vote (président, sénateurs, députés), elle les glissent dans les urnes en carton plastifié, fermées par du scotch et trempe son pouce dans l’encre noire, preuve de sa participation au scrutin.
A la sortie du bureau de vote, Eugenia retrouve Miguel et Susana, venus assister au déroulement des élections comme observateurs non officiels. Tout au long de la journée électorale ils vont compiler toutes les irrégularités observées dans et autour des bureaux de vote. Cette année, pour la première fois dans l’histoire des élections au Mexique, ils sont des milliers de citoyens à s’être portés volontaires pour «surveiller, noter et filmer toutes les pratiques frauduleuses ou ne respectant pas le processus électoral», raconte Miguel, 23 ans.
Le Mexique s’enflamme
Il est à peine 11h30 et le jeune homme a déjà reçu une dizaine de coups de fils d’autres observateurs qui constatent des problèmes dans leur bureau attitré. Sur le Net, les réseaux sociaux s’enflamment: là il manque des noms sur la liste des votants, ici une présidente de bureau oblige les gens à remplir leur bulletin de vote au crayon effaçable, là encore on signale un vol de plusieurs urnes. Dans la soirée, Miguel constatera un trafic de bulletins dans une maison attenante au bureau de vote. Il tentera de filmer mais deux hommes s’approcheront de lui pour le menacer.
Xalapa est un exemple parmi tant d’autres. A travers le pays, des milliers de personnes feront la queue pendant huit heures sans finalement pouvoir voter par manque de bulletins. Et ce dimanche-là sur tout le territoire mexicain, des milliers d’irrégularités seront filmées, notées, twittées. Pourtant, à 23h, l’Institut fédéral électoral annoncera à la télévision nationale la «très large» victoire d’Enrique Peña Nieto sur la base d’enquêtes de sorties d’urnes.
Le lendemain du vote, le Mexique s’enflamme. Lundi 8 juillet, 30 000 personnes marchent sur Mexico, Tijuana, Oaxaca, Morelia, Monterrey, San Cristobal de las Casas, etc. Dans les rues des grandes villes de province résonnent les mêmes slogans «anti-Peña», «IFE traidor del pueblo mexicano», «Mexico perdido».
A Xalapa, pas un jour ne passe sans une marche de contestation. Chaque jour, Rachel, 50 ans fait le déplacement depuis son village situé à 40 kilomètres de là: «J’ai décidé de me faire entendre car on nous a volé notre voix et ce n’est pas la première fois», explique cette institutrice, mère de deux enfants. «Je crois qu’il est temps qu’ils arrêtent de tout nous imposer dans ce pays, ce qu’ils font depuis des années et je crois que si on se laisse faire maintenant ça nous mènera en enfer. Je suis là car je ne veux pas que demain on me dise ‘pourquoi n’as-tu rien fait pour changer ça?’ Je fais ça pour mes enfants et ceux des autres»
«AMLO a gagné. J’y étais»
De son côté Manuel, 70 ans, se bat pour que son candidat Andrés Manuel Lopez Obrador soit enfin reconnu comme le gagnant de l’élection. «J’ai été président de bureau de vote dimanche à Xalapa. AMLO a gagné. Dans toute la ville. Je le sais parce que j’étais là, et que j’ai appelé un par un les autres bureaux pour connaître les résultats. Il a gagné et on donne la victoire à l’autre. On prétend qu’il a perdu comme dans le reste du pays. Dans la vie, il faut savoir perdre. Si nous avions réellement perdu, nous ne serions pas ici.»
En parallèle des manifestations publiques, les citoyens continuent de récolter des preuves de fraude. Au cœur de la bataille, le mouvement #Yosoy132, né mi-mai, qui dénonce depuis deux mois une campagne politique vendue et milite pour un processus électoral «propre» et une information médiatique transparente. Avec d’autres mouvements citoyens tels que Morena, directement rattachée au candidat Lopez Obrador, ils inondent les réseaux sociaux de vidéos montrant le PRI en train d’acheter des votes, publient des articles démontrant les liens étroits que ce dernier entretient avec les grandes chaînes de médias mexicains.
Décompte parallèle
Dimanche, dès publication des résultats provisoires, ses membres ont décidé de continuer de traquer les preuves de fraude, appelant tous les citoyens mexicains à photographier les résultats affichés dans leur bureau de vote et à les charger sur deux sites internet alternatifs, El Prep Ciudadano et Yo soy anti-fraude. Ses plateformes devraient permettre de confronter ville par ville les résultats qui seront publiés par l’IFE.
Lundi soir, Eugenia est passée prendre Miguel et Susana en voiture. Toute la nuit ils ont sillonné la ville et les communes voisines pour prendre en photo tous les résultats affichés sur les bureaux de vote. «Nous pouvons continuer à dire qu’il y a eu des fraudes, mais si nous ne le prouvons pas, notre parole n’a pas de valeur. Il faut récolter des indices, des preuves, des photos, des vidéos, des témoignages», confirme Miguel.
A ce jour, selon la commission des citoyens de Yosoy132 Mexico, le mouvement a reçu «des milliers de dénonciations et d’autres qui ne cessent d’affluer». Plus de 63 000 photographies et vidéos ont été diffusées via le web par des citoyens vigilants.
Dès la communication dimanche des résultats définitifs par l’IFE, une demande d’annulation ou de révision des élections sera déposée devant la justice. Comble de l’ironie, l’IFE a déclaré cette semaine que cette élection avait été «la plus transparente de toute l’histoire mexicaine». I





