Robert Leu, l’expert de la santé qui prêche pour sa paroisse
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HOMMES ET FEMMES D’INFLUENCE (I) • L’homme est plus connu comme professeur à l’université de Berne que comme administrateur d’un géant des cliniques privées et d’une caisse maladie.
«Lors de la rencontre qu’organise Forum santé pour tous dans le cadre de la prochaine session parlementaire, le prof. Robert E. Leu va montrer en quoi la concurrence garantit aux assurés les meilleurs traitements possibles.» Ce n’est qu’une invitation parmi d’autres dans l’abondant courrier des parlementaires fédéraux. Mais l’orateur principal de cette soirée, qui s’est tenue en décembre dernier à Berne, est un invité de marque.
Dans le domaine de la politique de santé, Robert E. Leu compte au petit nombre des experts qui font autorité en Suisse. Formé aux universités de Bâle et de Madison (Wisconsin), cet homme de 66 ans a dirigé jusqu’au début 2011 le Département d’économie publique de l’université de Berne, où il officie toujours comme professeur émérite.
Durant ces dernières décennies, Robert Leu n’aura pas économisé ses efforts pour défendre les vertus d’une libéralisation de la santé. En marge de ses recherches universitaires, il publie des articles grand public – avant tout dans la Neue Zürcher Zeitung –, donne des conférences, rédige des rapports pour l’Office fédéral de la santé publique, dont il fut brièvement conseiller scientifique dans les années 1970. Avec toujours le même credo: davantage de concurrence, moins de régulation étatique. Le professeur prône la liberté de contracter, qui permettrait aux assureurs de choisir les praticiens et les hôpitaux dont ils remboursent les prestations.
Conflit d’intérêts?
L’engouement de Robert Leu pour la privatisation de la santé n’est peut-être pas uniquement scientifique. Car l’expert est aussi administrateur de la caisse maladie Visana («l’une des plus grandes compagnies d’assurance en Suisse», dit son CV sur internet), des cliniques Hirslanden («le plus grand groupe hospitalier privé de Suisse») et de Mediclinic, la multinationale sud-africaine qui a racheté ces dernières. Des acteurs vivement intéressés à une ouverture aussi large que possible du «marché» de la santé.
«Quand j’ai commencé à prôner ces idées, il y a vingt ans, je n’avais aucun mandat en-dehors de mes activités de recherche», explique Robert Leu, qui réfute tout conflit d’intérêts. Ses travaux auraient influencé les acteurs privés, et non l’inverse. Lorsque le professeur est devenu administrateur de Hirslanden en 1993 et de Visana en 1997, le gouvernement bernois n’y a pas vu d’inconvénient.
Dans ses apparitions publiques, l’expert mentionne-t-il ces mandats? «Lorsque je m’exprime dans un congrès scientifique, non. Les organisateurs s’intéressent au contenu, et pas à l’appartenance à un parti ou autre.» Lors d’exposés plus «politiques» en Suisse, ses liens d’intérêts sont en revanche signalés.
Préjugé positif
«Je ne savais pas qu’il exerçait ces mandats», réagit le conseiller national Ignazio Cassis (plr/ TI), médecin de profession et membre du Forum santé pour tous. «A ma connaissance, il s’est toujours présenté comme professeur à l’université de Berne.» La règle devrait être la «transparence totale», prescrit le Tessinois. Mais pas davantage. Dans un petit pays comme la Suisse, «on ne peut pas se permettre de luxe de se priver de savants à cause de risques de conflit d’intérêts».
Ignazio Cassis relativise l’influence de Robert Leu sur les parlementaires: «Je ne l’ai jamais vu comme un lobbyiste soignant son réseau, contrairement à d’autres comme Thomas Cueni (Interpharma) ou Luc Leumann (WWF). C’est plutôt un technicien à disposition du pouvoir exécutif.»
Claude Ruey, ancien parlementaire libéral-radical, a lui aussi assisté à quelques-uns de ses exposés. «Je l’ai vu notamment à un séminaire d’Helsana, où il présentait le système de santé hollandais», se souvient-il. Le Vaudois était au courant des liens entre le professeur et «un assureur». Ce qu’il en dit? «Je ne sais pas s’il se comporte comme un expert ou comme quelqu’un qui se laisse acheter. Mais j’ai plutôt un préjugé positif.» Claude Ruey, qui en tant qu’ancien président de Santésuisse sait de quoi il parle, ne trouve guère inquiétant ce mélange des genres: «S’il était patron de Visana ou de Hirslanden, ce serait une autre affaire. Mais un conseil d’administration, ça ne va pas chercher bien loin.» I
Le Forum santé pour tous est un «verrou», selon Pierre-yves Maillard
Robert Leu est «l’un des acteurs clés du lobby de la privatisation de la santé», estime le ministre vaudois de la Santé, le socialiste Pierre-Yves Maillard. «Je me demande comment le recteur de l’université de Berne peut le laisser se présenter comme simple professeur sans qu’il ait à mentionner ses liens d’intérêts.» Contactée par nos soins en 2011, l’université s’était refusée à tout commentaire au motif que Robert Leu n’était plus employé de l’institution mais professeur émérite.
Le cas du professeur bernois n’est pas isolé. Thomas D. Szucs, directeur de l’Institut de pharmaceutique de l’université de Bâle, préside aussi le conseil d’administration de Helsana, le plus gros assureur maladie de Suisse.
Le Forum santé pour tous, qui a invité Robert Leu en décembre dernier, joue selon Pierre-Yves Maillard un rôle de blocage des propositions politiques jugées défavorables aux intérêts privés. «Il verrouille toutes les pistes, mêmes lorsqu’elles proviennent d’un élu de droite du Conseil fédéral.» Coprésidé par le sénateur UDC Alex Kuprecht et l’ancienne directrice romande d’Economieuisse Chantal Balet, le forum compte dans ses rangs une vingtaine de parlementaires. On y trouve également des représentants des assureurs, de la pharma, des hôpitaux et des médecins.
Le ministre socialiste et le professeur à multiples casquettes, qui croiseront le fer le 29 août à Lausanne à l’occasion d’un débat organisé par les médecins de famille, ont déjà eu l’occasion de s’affronter à distance. Robert Leu est en effet l’un des pères du nouveau système de financement hospitalier, entré en vigueur début 2012, qui a accru la concurrence dans ce domaine. Lorsque certains cantons, dont Vaud, ont tenté de restreindre le champ d’action des cliniques privées, le professeur bernois a été l’un des premiers à monter au créneau. Non pas pour défendre les intérêts de Hirslanden, assure Robert Leu, mais pour faire respecter la loi fédérale.
Pierre-Yves Maillard juge «presque risible» la propagande acharnée de ces milieux en faveur de la liberté de contracter voulue par les assureurs. «Ils ont osé revenir à la charge au soir de la votation sur le Managed Care, alors que la population venait de montrer son attachement au libre choix du médecin. C’est le réflexe de Pavlov!»
Pour Robert Leu, «le sujet était très technique et les gens n’ont pas compris ce qu’ils ont voté». La population n’est pas forcément opposée à une limitation du libre choix du médecin, puisque «52% des assurés sont déjà dans un réseau de soins», argumente le professeur.
Leur pouvoir réel est sans commune mesure avec leur fonction officielle. Méconnus du grand public, ils font et défont pourtant les politiques. Le Courrier profite de l’été pour mettre une lumière solaire sur «des hommes et des femmes d’influence». Le premier portrait de la série est consacré à l’«expert» Robert E. Leu.





