REDD+, UN BEL OUTIL MAL EMMANCHÉ
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DÉFORESTATION • Dans le cadre de la lutte contre les effets de la déforestation sur le climat, le protocole onusien REDD+ vise à favoriser des transferts de fonds depuis les pays développés vers les forêts tropicales. Avec quels impacts pour la justice environnementale? Décryptage du cas nicaraguayen.
PASCAL BLUNIER*
Changement climatique, trafic de déchets toxiques, déforestation...; c’est un truisme de dire que notre monde souffre d’injustice environnementale – les excès et la surconsommation des pays industrialisés ont lieu trop souvent aux dépens de populations déjà précarisées. La côte Atlantique du Nicaragua se situe de l’autre côté de l’injustice environnementale. Les bois rares y sont surexploités pour le commerce international, la monoculture de palmier à huile sert à alimenter l’obésité des Américains et Européens, la surpêche est largement le fait des bateaux-usines étrangers et, bien sûr, les changements climatiques ont des conséquences fortes dans un pays encore essentiellement rural et naturellement vulnérable, ceci alors que chaque Nicaraguayen consomme 13 fois moins d’énergie qu’un habitant des Etats-Unis.
La dette environnementale est un passif lourd pour les pays du Sud sur le chemin d’un théorique développement. Elle s’ajoute aux différents handicaps dont souffrent ces pays pour participer à la grande compétition qu’offre le modèle idéologique dominant du monde globalisé. Parmi ces handicaps, il convient de considérer le déficit de capital; économique (capacité à investir et à participer aux échanges) mais également social (niveau de formation de la population, structuration de la société civile, etc.) et politique (défaillance des mécanismes de gouvernance), ainsi que la sous-représentation dans les institutions internationales qui définissent les règles du jeu de cette compétition.
Aussi, des mécanismes de correction de la dette environnementale sont souhaitables. Favoriser des investissements étrangers dans des projets visant à améliorer la situation environnementale des pays en développement semble une bonne idée. C’est un des arguments du protocole REDD+ (Reducing Emissions from Deforestation and Forest Degradation) qui vise à transférer des fonds des pays développés vers les pays forestiers tropicaux pour les appuyer dans la lutte contre les effets de la déforestation sur le climat.
Le Nicaragua est en train de développer sa stratégie pour participer au mécanisme. Par ses caractéristiques géographiques, la côte Atlantique est la principale région concernée.
Réduire la déforestation est une stratégie efficace pour lutter contre le réchauffement climatique
Selon certains observateurs, dans les années à venir, REDD+ pourrait devenir le principal outil de lutte contre le réchauffement climatique, d’autant que l’avenir du protocole de Kyoto semble compromis.
Les forêts jouent un rôle important dans le cycle du carbone. Par photosynthèse, elles transforment le CO2 en oxygène et en matière organique. Le corollaire est que la déforestation a pour impact de libérer dans l’atmosphère des quantités importantes de gaz à effet de serre. Or à l’échelle mondiale, la couverture forestière diminue rapidement, principalement en raison de la mauvaise gestion des écosystèmes forestiers dans les régions tropicales: exploitation des bois rares, agriculture et activités pastorales. Aussi, réduire la déforestation est une stratégie efficace pour lutter contre le réchauffement climatique.
Cette dernière ayant lieu principalement dans des pays du Sud défavorisés qui participent peu à l’augmentation des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, il semble juste de mettre en place des mécanismes de transfert de ressources financières des pays industrialisés vers les pays du sud pour éviter la déforestation.
Cette idée, déjà exprimée dans les réflexions qui ont mené à l’adoption du protocole de Kyoto, avait été rejetée pour quatre raisons principales:
• Risque de fuites. Si un projet est évité en un lieu, il peut entraîner le déplacement des exploitants forestiers vers une autre zone géographique moins bien protégée;
• Additionnalité. Un projet additionnel est un projet qui n’aurait pas été réalisé sans financement extérieur et qui n’est pas contraint par une loi, c’est un critère difficile à assurer;
• Pérennité des stocks de carbone en forêt. Le carbone forestier est stocké de manière relativement temporaire. Lorsqu’un arbre meurt, il rejette le carbone qu’il a stocké. A l’équilibre, l’écosystème forestier ne capte plus de carbone: ce que capturent les jeunes arbres est compensé par ce que rejettent les arbres morts.
• Mesure. Il n’est pas aisé de mesurer le carbone contenu dans la forêt et la marge d’erreur est importante.
Depuis la Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, COP13, à Bali en 2007, cette idée a avancé. Malgré les objections passées qui n’ont pas été levées, le mécanisme REDD+ a été créé. Va-t-il conduire à réduire les impacts du changement climatique tout en améliorant la justice environnementale? Malheureusement, nous pouvons en douter. Au-delà des objections déjà exprimées précédemment, REDD+ est sous le feu de la critique pour plusieurs raisons.
La forêt n’est pas qu’un stock de carbone
REDD+ ne vise pas directement à éviter la déforestation, mais à réduire les émissions de la déforestation et de la dégradation forestière. Ainsi, peut-on craindre qu’une partie des fonds soient dirigés par exemple vers des projets de «reforestation» par des monocultures industrielles (palmier à huile, bambou, cultures OGM, etc.). REDD+ présente une vision limitée de ce qu’est une forêt. La forêt n’est pas qu’un stock de carbone, elle fournit de nombreux autres services environnementaux tels que la protection contre les catastrophes ou la préservation de la biodiversité. En l’état, ces autres services ne sont pas protégés par REDD+.
Une autre critique importante de REDD+ est son mode de financement encore mal défini. La plupart des experts et des acteurs s’accordent à dire qu’une partie substantielle de REDD+ sera financée par les marchés de carbone (l’Union européenne souhaite qu’environ 40% des actions conjointes à long terme pour la mitigation du changement climatique soient financées par les mécanismes de marché).
Ceci pose un certain nombre d’interrogations. En premier lieu, ceci revient à exécuter les projets REDD+ comme mécanisme de compensation, donc sans bénéfice net pour le climat, puisque le carbone «capté» dans les forêts servira à compenser des émissions ailleurs dans le monde. Par ailleurs, nous avons vu que la quantité de carbone stockée en forêt ainsi que sa pérennité sont difficiles à évaluer et à assurer.
D’autre part, les marchés de carbone en grande partie basés sur des produits dérivés sont fortement spéculatifs. Une bulle du carbone exposerait des populations vulnérables du Sud à une crise économique. Elles se retrouveraient alors contraintes d’hypothéquer leur unique ressource: la forêt. Par ailleurs, les marchés du carbone basés sur des produits forestiers posent également des problèmes purement économiques. Ils risquent en effet de n’être ni très efficaces ni très équitables pour des raisons structurelles: ce sont des oligopsones (des marchés avec de nombreux vendeurs pour peu d’acheteurs) et des marchés dans lesquels il existe une grande asymétrie d’information entre vendeurs et acheteurs.
Enfin, la marchandisation de la forêt pose un problème éthique et moral. C’est un problème d’autant plus criant que les ressources forestières sont déjà sous pression économique pour l’exploitation du bois et que ce marché dans les pays du Sud est gangrené par la corruption. L’apparition des cow-boys du carbone – des hommes d’affaires qui viennent sécuriser des positions spéculatives en signant des contrats d’exploitation de ressources naturelles avec les communautés locales – est préoccupante.
Sur la côte Atlantique du Nicaragua, un homme d’affaires israélien est par exemple récemment venu faire son marché auprès des communautés indigènes et ethniques, offrant la «modernité» en échange de rien de moins que l’exclusivité de l’exploitation de toutes les ressources naturelles communautaires!
Les populations indigènes sont mal représentées dans les négociations sur le climat
Enfin, REDD+ aura un impact fort sur les populations indigènes et celles-ci sont mal représentées dans les négociations sur le climat. Leur participation aux efforts internationaux de mitigation des effets des changements climatiques n’est pas reconnue. Pourtant, les peuples indigènes ont joué un rôle exemplaire grâce à leur mode de vie peu producteur de carbone et par les combats qu’ils ont menés pour protéger la forêt contre la déforestation ou l’exploitation des ressources minières. Les populations indigènes craignent que REDD+ ne les conduise à être exclues de leurs habitats, comme cela a pu être le cas lors de l’établissement de zones de protection des forêts dans le passé. Elles craignent également que leur milieu de vie ne soit détruit et remplacé par des cultures industrielles.
Doit-on pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain? Pas sûr, la déforestation est un problème environnemental majeur qui porte un impact notamment sur le climat, la qualité de l’air, la biodiversité, la diversité culturelle et le cycle de l’eau. Une réponse mondiale coordonnée à ce défi est une bonne nouvelle.
Toutefois, nous avons vu que la mise en place de garde-fous est indispensable. De tels garde-fous n’existent pas aujourd’hui. Démarchées par des acteurs peu scrupuleux, les communautés locales ne sont pas en mesure de formuler des accords basés sur une information complète, transparente et anticipée.
Gouvernance, transparence et plaidoyer sont des clés pour mettre en place un mécanisme efficace et juste, qui réponde aux enjeux du changement climatique et de la déforestation et qui ne soit pas réalisé aux dépens des populations indigènes et locales ou au bénéfice d’avides spéculateurs. Hélas, les efforts menés jusqu’à aujourd’hui au sein de la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques n’incitent pas à l’optimisme. I
* Ingénieur en environnement, volontaire Eirene Suisse au Nicaragua.
http://bluelife-nicaragua.org
L’organisation Eirene Suisse est active dans la coopération au développement et la promotion de la paix et des droits humains.





