Mercredi, 22 mai 2013

Médiacratie

MARDI 03 JUILLET 2012

 

Caramba, encore raté! Six ans après les bourrages d’urnes, le bourrage des crânes semble avoir eu raison du candidat de gauche à la présidentielle mexicaine. Malgré le rassemblement des progressistes, Andrés Manuel Lopez Obrador, qui dénonce à nouveau des irrégularités, a de toute évidence encore échoué à briser l’hégémonie du binôme Parti d’action nationale (PAN, conservateur) et Parti de la révolution institutionnelle (PRI, populiste).

Leur bilan, après trente ans de pouvoir partagé, paraissait pourtant ouvrir le champ à une alternative. Avec 52 millions de pauvres1, soit pratiquement un Mexicain sur deux, le pays nord-américain paie un très lourd tribut au virage néolibéral imposé naguère par le PRI et accentué par le PAN depuis 2000.
Comme attendu – et comme dénoncé par les zapatistes il y a dix-sept ans déjà –, l’Accord de libre-échange avec les USA et le Canada (ALENA) n’a profité qu’à une minorité. Une récente étude2 sur les municipalités décrit un Mexique divisé entre urbanisations au niveau de vie «européen» et localités comparables au Burkina Faso. Un pays-résumé de la mondialisation.

Et la tendance est à l’aggravation. Tandis que la grande majorité des pays latino-américains, gouvernés à gauche, voient les inégalités reculer, le Mexique plonge. En 2010, 28 millions de personnes y souffraient de carences alimentaires, 4 millions de plus qu’en 2008. En miroir, Forbes calcule que onze Mexicains possèdent l’équivalent de 10% du PIB national. A ce bilan «social», il faut ajouter le chancre de la violence, qu’elle soit sociale, machiste, mafieuse, répressive ou politique, qui fait du Mexique l’un des pays les plus dangereux au monde. Comment, dans ce contexte, expliquer l’élection dimanche du priiste Enrique Peña Nieto (EPN)?

Issu d’un parti majoritaire aux Chambres et incarnant jusqu’à la caricature l’affairisme et le clientélisme, EPN est «simplement» parvenu à incarner le renouveau, l’alternance. Un exploit, il est vrai, préparé de longue date et qu’il doit principalement à la force de frappe de l’establishment mexicain. Sachant le PAN en bout de course après deux législatures, les grands groupes économiques ont très tôt misé sur l’ancien gouverneur de Mexico. Dans cette offensive, les médias ont joué le rôle central, à l’instar de Televisa, premier groupe audiovisuel latino et proche d’EPN, ou son concurrent TV-Azteca3. Tous deux monopolisent les ondes mexicaines avec le soutien bienveillant de l’Etat.

Mais le rouleau compresseur médiatique fut si écrasant durant la campagne qu’il finit par provoquer l’impensable: une fronde anti-médias d’une rare intensité. Pour la première fois, la passivité du spectateur médiatique a tourné à la rage collective, particulièrement dans les universités, contre des acteurs accusés de séquestrer le débat politique. Plus de deux mois durant, le mouvement «Yo soy 132»4 a mis en exergue l’absence de diversité médiatique et l’emprise du candidat favori sur ces mêmes canaux d’information. Obligeant ceux-ci à la prudence et à quelques signes d’ouverture.

A défaut d’avoir suffi à stopper EPN, cette jacquerie contre la manipulation médiatique offre des raisons d’espérer. Trop souvent épargnés par la critique sous prétexte de liberté d’expression, les médias ont plus que jamais besoin d’un contre-pouvoir citoyen. La nouvelle génération d’activistes mexicains a montré la voie.

  • 1. Source: Consejo Nacional de Evaluación de la Política de Desarrollo Social.
  • 2. Centro Latinoamericano para el Desarrollo Rural.
  • 3. Propriété du groupe Salinas, trust aussi actif dans la téléphonie, la banque, la vente, etc.
  • 4. Notre édition du 27 juin.
 
Le Courrier
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