Samedi, 25 mai 2013

JJR, fournisseur officiel de matière à réflexion

DIMANCHE 01 JUILLET 2012
Masque précolombien de Colombie, 400-1400 p. J.-C.
MEG/J. WATTS

GENEVE Le Musée Rath et le Musée d’ethnographie partent de Rousseau pour raconter le paysage et les inégalités.

Il y a quelques années, les responsables de l’Espace Rousseau, à Genève, s’énervaient: «Nous fêterons bientôt le tricentenaire de la naissance du philosophe et sa ville natale ne prépare rien!» Une accusation qui fait sourire, avec le recul, au vu de l’avalanche de propositions culturelles vernies chaque mois en l’honneur du grand Jean-Jacques. Ces derniers quinze jours, c’était au tour de deux grandes institutions municipales de lancer leur exposition anniversaire. Un double accrochage avec des thématiques très ciblées, qui s’ajoute aux trois présentations déjà visibles au bout du lac (notre édition spéciale du 9 juin).
Ainsi, mercredi soir, à quelques heures de l’anniversaire de Rousseau le 28 juin, le Musée Rath vernissait «Enchantement du paysage au temps de Jean-Jacques Rousseau». Une exposition du Cabinet d’arts graphiques du Musée d’art et d’histoire construite autour d’une hypothèse: le natif de Genève, par les récits de ses nombreuses pérégrinations, a contribué à donner envie aux artistes de la seconde moitié du XVIIIe siècle de représenter les paysages. Un lien de causalité que l’exposition ne cherche pas à démontrer, mais qui accompagne un élégant accrochage en quatre chapitres, autour de la campagne, de l’eau, de l’air et de la montagne. Rousseau est présent par le biais de citations, mais aussi via des portraits placés en début d’exposition, notamment une huile de Jean-Pierre Saint-Ours acquise par la Ville de Genève la semaine dernière.

EXPO MIROIR
Jusqu’ici relégué au rôle de simple décor pour les sujets considérés comme nobles, par exemple historiques ou religieux, le paysage s’installe dans l’art par le biais de la gravure et du dessin, avant d’intéresser les peintres dès le XIXe siècle. Le Grand Tour – parcours éducatif des riches Européens à travers certains pays du continent, comme la Suisse, la France, la Grèce et en particulier l’Italie – était certes déjà pratiqué au XVIIe siècle. Toutefois, c’est essentiellement les centres urbains ou l’architecture qui intéressait les voyageurs: les montagnes, par exemple, faisaient encore peur. Une mentalité en constante évolution dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, qui voit apparaître les prémices du tourisme tel qu’il se développera au siècle suivant. Avec les évolutions techniques – par exemple l’apparition de l’aquatinte, qui permet un jeu de nuances dans les estampes –, les vues des graveurs sont de plus en plus diffusées et contribuent à encourager les voyages exploratoires.
Au Musée Rath, l’exposition signée du commissaire Christian Rümelin est composée de 320 œuvres sur papier: une proposition touffue, qui aurait pu se contenter d’une approche plus condensée, mais se visite néanmoins avec plaisir – ceci pour autant qu’on prenne le temps de découvrir les finesses de l’accrochage, avec ses mises en regard de l’évolution du genre en Suisse et en Europe. Ainsi, dès les premiers espaces du parcours, les vues de parcs privés anglais d’un Luke Sullivan font miroir avec les représentations de la région de Vevey de Johan Ludwig Aberli.
L’exposition ose les répétitions d’une même vue par plusieurs auteurs – dans le chapitre «Au fil de l’eau», la chute de Staubbach, dans la vallée du Lauterbrunnen, arrêt obligé du Grand Tour, est représenté par Johann Ludwig Aberli, Matthias Pfenninger ou Simon Daniel Lafond. La présentation, sur des murs aux tonalités sobres, propose aussi des séries de fragments de paysages, comme celle des treize arbres de John Robert Cozens. Quant au volet dédié aux «Cimes sublimes», il s’empare avec délice du sujet des glaciers, notamment ceux de la zone du Mont Blanc. Des œuvres qu’on peut admirer à la loupe et qui pour nombre d’entre elles sont coloriées – le procédé est expliqué dans la section didactique de l’exposition au sous-sol.

TOUR DU MONDE AU MEG
Au Musée d’ethnographie de Genève (MEG), qui ouvrait le 15 juin sa dernière exposition dans son annexe de Conches – le Département de la culture et du sport de la Ville lui assignera bientôt une nouvelle affectation –, on part sur les traces du Rousseau intéressé par l’humain. «Il ne s’agit pas d’une exposition sur le personnage, mais avec ce dernier», expliquent les commissaires Danielle Buyssens et Christian Delécraz.
«C’est de l’homme que j’ai à parler. Rousseau et l’inégalité» part des postulats du philosophe sur la civilisation comme vecteur de décadence et de hiérarchies sociales, dont le Sauvage ferait bien de se tenir éloigné1. A partir de cette hypothèse, c’est à un véritable tour du monde du XVIIIe siècle que nous convie le MEG. On part ainsi à la recherche des inégalités genevoise, suisses, puis globales, avec son exploration de la fiction du despotisme oriental, notamment turc; de la réalité crue des colonies; de l’égalité des humains devant leur(s) dieu(x); de l’égalité originelle liée au «pur état de nature»; ou de Rousseau en amateur de chansons populaires.
Sans sous-entendre que le Genevois avait tout compris ou qu’il était le père de l’anthropologie, l’exposition propose d’intéressantes mises en perspective de la pensée de Rousseau. Soignée, la scénographie inclut de nombreuses pièces des collections du MEG, entre flûte du Surinam taillée dans un fémur humain, manteau de chef hawaïen en plumes rouges, masque iroquois ou affiche présentant un bateau négrier – produite par les abolitionnistes anglais, elle montre le sort des captifs noirs en partance pour leur asservissement et s’avère parfaitement insoutenable. L’exposition se termine avec une exploration de l’actualité de la pensée du philosophe, accompagnée de citations de Claude Lévi-Strauss, illustre admirateur du «doute» tel que pratiqué par Rousseau.
Deux expositions intéressantes, donc, qui parlent respectivement de la nature en pleine ville (pl. Neuve) et de l’humain au milieu des champs (Conches)... Comme pour rappeler que Rousseau s’est souvent contredit.

  • 1. 1 La thèse est principalement développée dans le "Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes" (1755).
C.-M. Descourtis, C. Wolf, J. Yntema, La Lutschinen sortant du Glacier inférieur du Grindelwald (1784). BNS
 

Musée Rath, pl. Neuve, Genève, jusqu’au 16 septembre, ma-di 10h-18h, me 10h-20h, tél. 022 418 33 40, www.ville-ge.ch/mah

MEG Conches, 7 ch. Calandrini, Conches, jusqu’au 23 juin 2013, ma-di 10h-17h, tél. 022 346 01 25, www.ville-ge.ch/meg

 
Le Courrier
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