Alan Bishop, archiviste musical
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EXPERIMENTAL Le musicien américain, membre des mythiques Sun City Girls et boss du label Sublime Frequencies, sera de passage à Genève: la Cave 12 organise lundi son concert solo à l’Usine. Rencontre au Caire.
Légende vivante de la scène underground étasunienne, Alan Bishop est un homme affable. Du point de vue musical, tant la richesse et la cohérence de son œuvre forcent l’admiration, au sein du groupe d’avant-garde Sun City Girls, à la tête de son label de rééditions Sublime Frequencies ou en solo sous l’un de ses pseudos (Alvarius B., Uncle Jim). L’humour et la verve enthousiasmante de ce quinquagénaire, qui se définit lui même comme un «social freak» (monstre social), renforce le sentiment d’avoir affaire à un être d’exception.
C’est dans le centre-ville du Caire, où Bishop s’est installé depuis plus d’une année, que nous avons le plaisir de nous entretenir à bâtons rompus avec le musicien. Sa grande silhouette encombre presque le minuscule Stella bar – du nom de la bière locale –, dont les tables se couvrent peu à peu de bouteilles vides, alors que la fumée des cigarettes forme des volutes au dessus des têtes des habitués, artistes et jeunes révolutionnaires, qui hantent le lieu.
NIL, CELUI QUI BOIT TON EAU....
Après un premier séjour en 2005, pour un concert avec son frère et acolyte au sein de Sun City Girls, le guitariste Sir Richard Bishop (Le Courrier du 24 janvier 2009), Alan Bishop n’a pas résisté longtemps aux sirènes du Caire. La prophétie du fameux proverbe égyptien «Qui boit l’eau du Nil devra revenir à nouveau en Egypte» se confirme une nouvelle fois. Le musicien américain, aux origines libanaises du côté maternel, se fond parfaitement dans l’ambiance fiévreuse et chaotique de la capitale. Avec sa vingtaine de projets musicaux par année, en tant que producteur, musicien, auteur ou collaborateur invité, Bishop se calque sur le rythme trépidant de la ville, sorte de Cthulhu – le monstre humanoïde de l’écrivain H. P. Lovecraft – à la langue poreuse.
Ici, tout est connecté et chacun dans le milieu artistique se connaît. C’est dans cette matière brute que Bishop a décidé de plonger pour son dernier projet en date. S’entourant d’une cohorte de musiciens basés au Caire – Cherif al Masr, du groupe Eskenderella, les chanteuses Aya Hemeidah et Leila Sammy, Sam Chalaby au oud, entre autres –, le maître d’œuvre Bishop vient juste de terminer l’enregistrement d’un nouvel album d’Alvarius B., à paraître à l’automne 2013. «Un disque mélodique et sombre, mais pas dénué d’humour», chanté en arabe et en anglais, dont les textes sont à la base du projet.
Le mouvement continu de la ville et l’adrénaline qu’elle provoque ne cessent d’inspirer Bishop. Les couches multiples de l’Histoire, lisibles sur ses murs, également, comme un écho à son travail de collectionneur et d’archiviste musical. Sur son label Sublime Frequencies, fondé à Seattle en 2003, Bishop édite inlassablement des compilations de pépites musicales extra-occidentales, de l’Indonésie à l’Egypte, en passant par le Maroc. S’éloignant des pionniers du genre, comme l’Américain Alan Lomax, sa démarche fait fi de toute méthode académique pour se concentrer sur la musique elle-même, «dans un esprit do it yourself». Une approche «individuelle, pour donner ses lettres de noblesse aux musiques que nous aimons».
Sublime Frequencies est aujourd’hui largement reconnu, au côté des labels à têtes chercheuses Finders Keepers d’Andy Votel, Honest Jon’s de Damon Albarn ou encore Soul Jazz Records, tous spécialisés dans les compilations thématiques ou présentant l’œuvre d’un artiste en particulier. Sans se limiter à la musique, Bishop accumule aussi les objets, images, lettres et affiches en tout genre au gré des voyages et des tournées. Sa vie «en boîtes» est stockée à Seattle, en attendant un hypothétique archivage, dont lui-même ne voit pas le bout, incapable de tenir à jour le fil de ses multiples projets et pérégrinations.
COLLISION ET MYSTÈRE
Ce goût pour les collections et le collisionnement de «bouts de tout et de rien» représentent le véritable fil rouge de son œuvre. La musique de Sun City Girls ressemblait déjà à un énorme fourre-tout où étaient passées à la moulinette diverses influences (punk, jazz, improvisation, surf rock, musiques arabe, asiatique, sud-américaine ou africaine). La période qui l’a le plus marqué reste celle de ses années de jeunesse, la fin des années 1960 et les années 1970, lorsque la vie «était plus mystérieuse, presque magique», et l’accès à l’information plus limité avant l’avènement d’Internet. Lundi soir, à l’Usine, invité par la Cave 12, gageons qu’Alan Bishop saura transmettre au public son humour grinçant, sa générosité humaine, sa vision critique de la marche politique du monde, au fil de ses chansons fantastiquement tordues, portées par une voix unique, à faire, par moment, dresser les cheveux sur les têtes, même des plus récalcitrantes.
Concert.
En concert lundi 2 juillet, dès 21h, au Rez de l’Usine, 4 pl. des Volontaires, Genève, www.lekab.ch
Ecouter.
Alvarius B, Baroque Primitiva, 2011, Abduction.
Infos.
www.suncitygirls.com/
discography/alan.php





