Dans l’ombre des dieux du foot
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SPORT • Les équipes de foot féminines se multiplient et affichent une grande qualité de jeu. Pourtant, sur les grandes chaînes du petit écran, c’est l’homme invisible. Que faire pour que les femmes y apparaissent?
La Suisse vient de battre l’Espagne 4:3. Aujourd’hui même, elle joue contre le Danemark. Mais de quoi parle-t-on? De deux matchs disputés, l’un le 16 juin, pour les qualifications féminines au Championnat d’Europe 2013, l’autre à l’occasion du Championnat d’Europe 2011-2012 des moins de 17 ans qui a lieu à Nyon. Noyés dans l’Euro 2012, ils sont passés quasi inaperçus. Face à la démesure médiatique du football masculin, que peuvent les footballeuses, avec leur jeu pourtant punchy, léger, parfois virtuose?
Pourtant, la Suisse n’est pas le dernier des pays où les femmes jouent au football, en Suisse alémanique en particulier (lire ci-dessous). Alors que le football féminin cartonne sur le câble, le bilan de la presse écrite ou télévisée de ces jours est particulièrement éloquent. Tournoi de tennis et Euro 2012 s’y taillent la part du lion – «Je doute pourtant que l’Espagne souffrirait de se voir enlever un simple quart de page», glisse Jeanne-Hélène Dénéréaz, de la commission du football féminin de l’ACVF. Pour la Coupe d’Europe des moins de 17 ans, l’UEFA a elle-même pris contact avec les médias régionaux: «Seule La Côte sera présente.» JHD, comme on l’appelle dans le milieu, connaît bien ce traitement inégal: «L’an passé, lorsque les joueurs M19 disputaient le Championnat d’Europe, la présence médiatique a été bien plus importante.» «Les résultats féminins n’intéressent pas davantage une télé régionale comme TVRL. Alors qu’Yverdon est l’une des meilleures équipes de Suisse.»
Sur le câble
Le football féminin n’est pas franchement plus gâté quant les compétitions masculines s’achèvent. A la RTS, le football féminin n’est pas absent, notamment grâce à «Couleurs locales», «Sport dimanche» ou «Sport dernière». Mais tout de même très largement étouffé par son pendant masculin. Quant à retransmettre en direct des matchs comme elles le font à longueur de semaine en période de tournois masculins, les chaînes publiques renâclent.
Majoritaires sur le terrain, les hommes le sont aussi dans les rédactions sportives. Un hasard? Doctorante à l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne (Unil), Lucie Schoch s’est intéressée aux carrières des journalistes sportives de presse écrite de Suisse romande. Elle relève que dans la presse quotidienne de Suisse romande, les femmes ne représentent qu’environ 10% des journalistes sportives, même si «la féminisation des rubriques sportives est le fruit d’une volonté de la hiérachie, notamment dans l’espoir d’atteindre d’autres lectorats.» Au cours des entretiens menés, elle précise à Uniscope, le journal de l’Unil qui l’interroge que les «femmes journalistes ont tendance à être cantonnées aux pratiques les moins nobles.» Certaines de ces journalistes, pour être traitées d’égal à égal, s’intéressent aux mêmes sujets que les hommes. D’autres jouent la carte de la féminité – osant peut-être imposer des choix différents?
De son côté, le Conseil du football féminin créé pour tenter de promouvoir la pratique féminine est monté au front. Avec succès puisqu’il a obtenu de la chaîne Schweizer Sportfernsehen (SSF) qu’elle diffuse certains matchs de l’équipe nationale – ce qu’elle a fait le 16 juin dernier, mais en allemand – ainsi que la Ligue des Champions de l’UEFA. Face à cette visibilité compliquée, le Conseil adopte d’autres tactiques: il négocie avec les patrons des jeunes footballeuses en apprentissage pour que celles-ci obtiennent quelques allégements d’horaire et n’aient pas à consacrer toutes leurs vacances aux compétitions. Le Conseil réunit plusieurs politiciennes comme les socialistes Regula Mader et Hildegard Fässler, qui tentent de faire pression.
Depuis quelques années, l’UEFA met la main à la pâte. Par exemple en lançant la compétition européenne féminine des M17; en regroupant les finales de la Champions League masculine et féminine, disputées désormais dans la même ville, les femmes deux jours avant les hommes, une façon de rappeler que «le football est aussi un sport féminin» précise William Gaillard, conseiller auprès du président de l’UEFA, Michel Platini. En décembre 2010, le comité exécutif de l’UEFA s’est aussi engagé à affecter 100000 euros par association membre et par année au développement du football féminin entre 2012 et 2016. Pour Jeanne Hélène Dénéréaz, «Michel Platini a fait beaucoup de bien au football féminin.» I
Et pourquoi ne pas fixer un pourcentage minimal de diffusion de matchs féminins au moment de négocier les droits de retransmission des masculins? L’UEFA reste prudente: «Nous vendons ces droits par ‘packages’. Les compétitions féminines sont couvertes par Eurosport au niveau européen. Les arrangements nationaux et locaux sont négociés séparément, en tenant compte toujours de la promotion du football féminin.» Une prise en compte qui tarde à se montrer sur les écrans suisses, tout de même.
Ces jours, la page d’accueil de l’UEFA a aussi paru bien monothématique: l’Euro 2012 a tous les honneurs. Et pour en savoir plus sur le Championnat d’Europe féminin des moins de 17 ans qui se déroule en ce moment, il faut aller le débusquer à la rubrique «Football féminin». Parce que bien sûr, le football est aussi un sport masculin.
L’argent des sportives
Dans le sport de haut niveau, l’argent ne se conjugue qu’au superlatif. Sauf pour les femmes. Parmi les sportifs les mieux payés au monde, on n’en trouve qu’une seule, relève Le Courrier International dans son Hors-Série consacré au sport et à l’argent: la tenniswoman Maria Sharapova se classe en effet à la vingt-neuvième place du classement établi par le magazine Forbes.
Le football, avec son emprise médiatique inouïe, est champion en matière d’inégalités salariales, même si certains pays, comme les pays nordiques, les Etats-Unis, l’Allemagne traitent autrement leurs joueuses.
En France, les professionnelles – un terme qui n’a rien à voir avec leurs qualités sportives mais avec leur capacité à vivre du football – ne sont pas nombreuses. L’équipe féminine de l’Olympique lyonnais – qui vient de remporter pour la deuxième fois la Ligue des Champions – est une exception. «Ce qui veut dire que certaines des Bleues ne vivent pas de leur activité, souligne Christine Menesson, sociologue au laboratoire «Sports, Organisations, Identités» de l’Université Paul Sabatier à Toulouse qui s’est intéressée à l’expérience de femmes investies à haut niveau dans deux sports dits masculins, le football et les boxes poings-pieds «dont les pratiquantes transgressent les représentations dominantes de la femme. «Du coup, il est aussi impossible pour elles de prévoir une reconversion inévitable.»
En Suisse, l’équipe nationale vit bien de son métier – moins toutefois que les hommes. Quant à l’Allemange, avec plus d’un million de licenciées, chacune des rencontres internationales de la Mannschaft féminine retransmise en direct sur l’une des deux chaînes de télévision publique, elle reconnaît ses joueuses – financièrement aussi.
«Les autres sportives, écrit Le Courrier International, dans leur grande majorité, réussissent l’exploit de gagner des compétitions sans sponsors, sans équipement professionnel. On peut admirer leur courage et leur ténacité, mais on peut aussi souhaiter un peu plus de parité.»
A force de voir évoluer sur les écrans (presque) aussi souvent les tennismen que les tenniswomen, ce sport avait gagné une certaine image égalitaire. Le joueur français Gilles Simon vient de ternir un peu cette belle image en mettant en cause la parité des dotations sur les circuits féminins et masculins, car le tennis masculin serait en avance sur le tennis féminin, attirerait davantage de spectateurs, et offrirait des matchs qui durent plus longtemps. La polémique ne fait que commencer. DHN
«Une belle image du foot»
En Suisse, des équipes féminines existent depuis plus de quarante ans et rejoignent l’Association suisse de football en 1993. Elles étaient 270 licenciées en 1970, elles sont quelque 23000 en 2012. Entre la Suisse alémanique, précurseuse, et romande, le fossé se réduit. L’engouement est réel et l’Association suisse de football a aussi adopté depuis 2000 une série de mesures destinée à promouvoir la pratique féminine, comme l’élaboration d’accords en matière de sponsoring, une compensation financière journalière pour les joueuses de l’équipe nationale, un soutien à la promotion des espoirs. Financée largement par Credit Suisse, l’académie d’Huttwil accueille 20 joueuses, dont la moitié de Romandes, qui suivent une scolarité normale tout en étant dispensées en moyenne de 6 à 8 leçons par semaine, pour suivre leurs entraînements au centre. Trois autres, à Payerne, Tenero et Emmen, offrent le même cursus à 55 joueurs. Et même si le football au féminin cartonne sur le câble, et ravi la plupart de ses spectateurs, il travaille dur à se faire sa place, structurellement et médiatiquement.
Pour suivre les joueuses après la sélection cantonale, leur donner une structure et les accompagner d’entraîneurs diplômés, une association regroupe les moins de 14 ans, 16 ans et 18 ans vaudoises, le Team Vaud Foot espoir féminin, aujourd’hui indépendante de l’Association régionale vaudoise: «Cela permet aux jeunes joueuses d’avancer plus vite, sans les obliger à évoluer déjà au niveau élite avec des jeunes adultes juste parce qu’elles sont des filles», précise Jeanne Hélène Dénéréaz, de la commission du football féminin de l’ACVF. Pour consolider le parcours de ces sportives, elle a d’abord frappé à la porte du Team équivalent masculin: fin de non-recevoir. Car certains voient dans l’irruption des femmes un gage de déqualification du football. Les entraîneurs des équipes féminines, eux aussi, souffrent d’ailleurs de ce regard, et sont moins bien insérés dans le club.
Aujourd’hui, Jeanne Hélène Dénéréaz se réjouit: «En une année, nous avons obtenu de beaux classements et donné une belle image du football féminin, une image de sérieux, de qualité de jeu et d’ambiance sportive autour du terrain. Et les sponsors arrivent.» Des sponsors qui profiteront de bas tarifs: «Hélas oui, jusqu’à 75% de moins. Car tant que les médias ne suivent pas, l’impact reste faible pour eux», soupire celle qui suit l’évolution de la question depuis vingt-cinq ans. DHN





